15 octobre 2019

L’aporie adolescente

Adolescent
Françoise Pétrovitch | Sylvain Groud
(c) Frédéric Iovino

« Adolescent » est le fruit de la rencontre des univers du chorégraphe Sylvain Groud et de la plasticienne Françoise Pétrovitch, une tentative de célébrer la période qui peut être difficile voire cruelle du passage à l’âge adulte. A travers sept tableaux, les (pour certain·e·s très) jeunes danseurs et danseuses traversent les différentes épreuves et expériences qui feront d’elles et d’eux ce qu’on appelle de grandes personnes.

Sur de grandes tentures blanches s’affichent garçons et filles peint·e·s par Françoise Pétrovitch, en rouge, sa couleur signature. Des enfants qui s’ennuient, ou un jeune homme qui semble s’accrocher coûte que coûte à une peluche, dernier vestige de l’enfance qui fout le camp et qu’il voudrait bien retenir encore un peu tant ce que la vie d’adulte qui s’annonce fait peu envie avec sa cohorte de responsabilités et problèmes insolubles ou presque.

Rouge aussi les taches qui apparaissent au fil de la représentation sur les tenues d’un blanc immaculé des artistes. Au-delà du symbolisme un peu naïf du sang des premières règles, ces taches rouges qui s’étendent c’est aussi le stigmate de l’adolescence, celui qui rend violent quoi qu’il advienne : il est de mauvais ton de vouloir rester petit quand tout le monde aspire à la liberté que peut sembler être l’adolescence, mais il est également de mauvais ton de vouloir prolonger cet état au-delà d’une certaine limite. Ainsi, adolescent ou non l’humain semble fonctionner en troupeau, lui qui rejettera celui qui ne porte pas de tache quand tous en ont une comme celui qui la porte encore alors que les autres n’en ont plus. L’adolescence est une guerre dont l’on sort rarement vainqueur.

Malheureusement, « Adolescent » n’arrive pas à surmonter le problème qu’on retrouve quasiment systématiquement dans les spectacles qui veulent parler de l’adolescence. Ce problème, c’est celui du regard adulte porté sur l’adolescence. Ce regard, qu’il soit celui du chorégraphe ou celui du public majeur, impose de facto une distance, ici renforcée visuellement par le choix de laisser les premiers rangs vides. Dès lors, il devient extrêmement difficile de s’impliquer émotionnellement dans la représentation et de dépasser le fantasme d’une adolescence à la fois poétique et animale que nous, adultes, avons l’air de vouloir perpétuer pour de mystérieuses raisons.

Audrey Santacroce

Audrey Santacroce

Rédactrice culturelle.

I/O n°117

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