12 novembre 2019

Le beau désœuvrement

Nickel
Mathilde Delahaye | Pauline Haudepin
©Jean-Louis Fernandez

Malgré l’expérience postapocalyptique et postdramatique qu’il nous propose, « Nickel » se donne l’allure d’un vieux manuscrit retrouvé. Son « arche narrative » tripartite s’inspire fictivement d’une chronique minière, polluée et fantaisiste, qui reconfigure par son énergie désespérée la topographie d’une vieille usine métallurgique, aujourd’hui désaffectée. Collaborant avec Pauline Haudepin dans l’écriture, Mathilde Delahaye concrétise les promesses spectaculaires du récit en faisant de la scène une utopie fourmillante et effrénée où une troupe d’anges mineurs (mêlant vogueurs et acteurs) redonne vie à ces ruines impures peuplées par l’orge des rats, des perruques spectrales en lévitation, des danseur.se.s indompté.e.s à coiffes bretonnes. L’image plurielle, prenant grâce au tulle castelluccien une étoffe visionnaire, multiplie les plans et les régimes d’expression. Comme surface de projection littéraire, le dispositif nous rappelle le « 2666 » de Julien Gosselin par ses accumulations édifiantes et toxiques de mots, inventaires matériels ou biologiques qui historicisent le lieu.

Le texte pour sa part est bien plus percutant dans ses incartades fabulatrices (du récit épique d’un certainDolipranerappelant clairement les « narrats » d’Antoine Volodine à cette ode aux termites génialement interprétée par Thomas Gonzalez) que dans ses envolées politiques, parfois mièvres et sentencieuses, qui didactisent un peu trop l’image. Après son adaptation paysagiste de Jelinek, Mathilde Delahaye impose sa politique passionnante de l’espace. La réhabilitation scénique du lieu ne passe pas par une sublimation scénographique (pourtant à l’œuvre par l’imposante structure d’Hervé Cherblanc et les lumières toujours sublimes de Sébastien Lemarchand), mais par une pratique vitalisante de l’espace. Dans les performances impulsives des danseur.se.s, la spontanéité des attroupements festifs et la lenteur balbutiante des premières rencontres, la scène redevient un authentique milieu de vie. Avec « Nickel », Mathilde Delahaye fait bien plus que donner une visibilité à un collectif marginal. Dépassant l’injonction actuelle à faire naïvement du théâtre le lieu d’une communion retrouvée (qui avait la dent dure cet été au Festival d’Avignon), sa politique réside dans « l’image fictive d’une communauté » (cf. Rancière) que reconstitue son art postdramatique et profondément romanesque, injectant du sens dans les décombres tout en rendant sa « communauté de présences » parfaitement inassignable.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

Être homme à la barbe des gens

Bien rares sont les revitalisations des classiques qui, comme celle-ci, sont de vrais gestes esthétiques et dramaturgiques. Fluos qui valsent, sonnets rédigés sur Mac, femmes en survet, aspis sans fils qui détalcquent les vieux pantins masculins : ces Femmes savantes façon Emma Dante font craindre un moment la naïve actualisation
16 janvier 2026

J’ai bien l’impression qu’on se ressemble

Les spectacles de Pommerat ont souvent guigné l’étrange mais n’y sont jamais complètement entrés.  C’est chose faite avec ces Petites Filles modernes (titre provisoire) dans lequel l’auteur de spectacles prend un double risque. D’abord celui de la fantasmagorie, d’un espace-temps relié à l’imaginaire rebelle de ses deux protagonistes, à leur
9 janvier 2026

Louis, un mec en or

Pour les ados innocent·e·s que nous étions à sa création en 2005, ce retour du « Roi Soleil » façon Ouali-Attia était l’occasion d’enfin comprendre ce que raconte – entre ces hymnes d’apprentissage (« Être à la hauteur ») et ses pommes d’amour (« Je fais de toi mon essentiel
17 décembre 2025

Creuzevault sans son double

Les férus du théâtre bordéliquement stimulant de Sylvain Creuzevault (celui des « Démons », du « Capitale et son singe », du « Grand Inquisiteur »…) – moins adeptes de ses tracés plus lisibles dans des romans monstres (« Les Frères Karamazov », « L’Esthétique de la résistance ») –
4 décembre 2025

Un cirque trépasse

Donnant de l’air à l’allégorisme appuyé de ses précédentes créations pour grands plateaux (« Art. 13 » et « Les Contes immoraux »), Phia Ménard renoue avec le symbolisme politique de ses débuts — celui qui bouleverse parce qu’il nous place à l’intérieur des images, qu’il nous rend co-poète·sse des
28 novembre 2025