13 décembre 2019

Le dessin comme un couteau

Au loin, une montagne...
Chongrui Nie
DR

Le thème de cette bande dessinée autobiographique qui raconte une Chine en pleine révolution culturelle était prometteur. Le format paysage choisi par Chongrui Nie pour raconter sa vie l’était aussi : montagnes, campagnes et foules chinoises ont la place de s’étendre sur la page. Tout comme l’était le choix du noir et blanc et du trait sec, hachuré. On devine si bien la Chine des années 70, ses uniformes, son architecture, que le dessinateur fait preuve d’une acuité quasi documentaire. Au profit de cette reconstitution d’une enveloppe sociale et culturelle, l’auteur oublie d’emplir ses personnages d’un souffle vital. La recherche d’une esthétique hyper-réaliste finit par sacrifier, au profit d’un trait « photographique », ce que permet le dessin en bande dessinée : le mouvement, la vie. Les personnages paraissent figés dans des expressions maladroites. Le lecteur n’est pas pris par le récit, il demeure en retrait, et son oeil finit par se perdre dans ce trop-plein de détails. Les rares vrais moments de beauté sont ceux où le trait se brouille, se tait, perdant sa platitude réaliste devant l’innommable, l’oubli, et la grandeur des paysages du Shanxi. La trame narrative, quant à elle, est desservie par un séquençage des cases qui ressemble à une succession de prises de vues : les cases ne se répondent pas entre elles, elles sont, pour la plupart, comme autonomes.

Le lien entre le texte et l’image est ambigu, cela est sans doute lié au choix de l’auteur d’utiliser très peu les bulles de dialogue. On finit par considérer les dessins comme de simples illustrations. Le récit autobiographique, ainsi décharné, peine à émouvoir et convaincre son lecteur. Impossible de partager un quelconque vécu par procuration avec ces visages creux, et de faire autre chose que sourire en lisant les rares dialogues qui font systématiquement retomber la tension narrative, tant leur traduction est approximative. Nous finissons par rester de marbre devant la terreur communiste des années maoïstes, trop tristement incarnée par des personnages si clownesques et caricaturaux qu’ils désamorcent le propos de l’ouvrage et la violence des évènements racontés.

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