4 novembre 2019

Le royaume de la liberté

Le Monde
Old Masters
DR

Dans une œuvre largement consacrée à l’analyse du capitalisme et de ses contradictions, rares sont les endroits où Marx dépeint la formation sociale à laquelle il aspire. Il se l’autorise dans un passage célèbre de « L’Idéologie allemande » : « […] dans la société communiste où chacun, au lieu d’avoir une sphère d’activités exclusive, peut se former dans la branche qui lui plaît, c’est la société qui dirige la production générale et me permet ainsi de faire aujourd’hui ceci, demain cela, de chasser le matin, d’aller à la pêche l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. » L’émancipation se voit ainsi figurée sous l’aspect d’une libre polytechnie susceptible d’épanouir en l’homme ses virtualités sensibles et intellectuelles.

Le monde imaginé par Old Masters surpasse même l’utopie marxienne : se présente à nous une latitude sous laquelle gestes et paroles sont étrangers à toute fonction instrumentale ou du moins aux fonctionnalités ordinaires. Après une aurore harmonique, « Le Monde » nous éveille à de nouvelles et surprenantes conventions : la bizarrerie des rituels qui se succèdent sous nos regards incrédules n’a d’égale que l’application et la résolution avec lesquelles ils sont ordonnés. L’alimentaire et le symbolique, le ludique et le politique, le matériel et l’idéel se croisent en des articulations jamais advenues. Dans une seconde partie, l’invention gestique cède le pas à celle des mots : ceux-ci se voient à leur tour déconnectés de toute transmission utilitaire ; le jeu libre et la poésie seuls fondent leur épiphanie incertaine mais déterminée.

Face à ces agencements insolites, l’assistance troque sa lunette spectatrice pour celle de l’ethnologue abordant une terra incognita. Le royaume de la liberté.

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

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