2 décembre 2019

L’élégance de la pintade

« On ne peut pas vivre dans un monde où l’on croit que l’élégance exquise du plumage de la pintade est inutile. » Jean Giono dans son « Roi sans divertissement » sonde avec une acuité terrienne l’essence même de l’art. On pourrait en effet souscrire pleinement à cette distinction gratuite et choisir de dédier notre vie à la recherche puis à la contemplation de l’élégance sans se soucier d’un quelconque rapport fonctionnel. Nous pourrions y ajouter volontiers l’inactualité comme ligne de conduite, et nous aurions alors une chrysalide idéale pour nous laisser regarder et parfois même atteindre par la beauté. Inverser le rapport et ne pas se poser en simple spectateur ; la voix passive réserve une palette d’émotions brutes, recevoir est aussi une noblesse.

Être ému, être aimé, être percuté et accepter le fait que le spectacle existait avant même le premier regard ; certaines images ne supposent pas de spectateur. Certes, la pintade se pare de couleurs chatoyantes selon des modèles morphogénétiques darwiniens, mais le zoologue suisse Adolf Portmann tente une approche plus métaphysique :« Nous regardons le spectacle des formes et des couleurs des êtres vivants, le spectacle de configurations qui dépassent ce qui serait nécessaire à la pure et simple conservation de la vie. Il y a là d’innombrables signaux optiques qui sont envoyés “dans le vide”, sans être destinés à arriver. C’est une autoprésentation qui n’est rapportée à aucun sens récepteur et qui, tout simplement, “apparaît”. »

Le plumage des perroquets, les motifs sur les coquillages, la couleur des anémones de mer, toutes ces formes surgissent, mais elles ne constituent en rien un spectacle ; du moins s’affranchissent-elles de tout spectateur. Elles ne sont pour personne. Peut-être était-ce là un exemple à suivre pour les créateurs parfois trop à l’écoute des envies immédiates du public. Dans l’idée d’assurer des spectateurs au spectacle, les peaux s’uniformisent et contentent à défaut de surprendre. Peut-être pourrions-nous avoir cette exigence partagée de protéger l’élégance et de ne pas l’abandonner aux sirènes de notre temps.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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