28 mars 2019

L’espace-temps du drame

D’habitude, on supporte l’inévitable, Hedda Gabler
Falk Richter | Henrik Ibsen | Roland Auzet
© Christophe Raynaud de Lage

Un des intérêts d’« Hedda Gabler » est qu’il accorde avec beaucoup de retenue le désir mortifère d’Hedda avec l’émotion du spectateur – ce qu’il partage obscurément d’envie qu’elle s’annihile à l’intérieur de lui… Car dans la procuration qu’il vit à travers Hedda (qui vit elle-même par procuration), hésitant entre l’adhésion et le dégoût de ce trop d’audace atrabilaire qui n’ose en finir au plus vite, et submergé par un désespoir qui rapprocherait une main d’une tempe, il aurait peut-être le désir de grimper sur la scène du drame pour en accélérer le dénouement sanglant. Ne serait-ce pas à la mise en scène de ciseler ladite torture entre psyché et éthique (motif très ibsénien) pour que, derrière les nerfs éreintés du public, s’ébauche quelque recul critique plus salutaire que le flingue d’Hedda ? Roland Auzet, adaptant librement l’œuvre, qu’il assaisonne d’extraits de Falk Richter, en maîtrise exactement l’espace : c’est au cœur d’un brillant dîner bourgeois (50 amateurs au plateau, tout de même) qu’Hedda vivra ses derniers instants, chaque table abritant un flux musical de conversations duquel elle aime à se détacher pour cracher son venin lui-même polyphonique, puisque épaulé par les voix fébrilement intérieures du groupe LEJ, tout en vocalises et soliloques.

Mais disons-le autrement : il magnifie l’espace choral – représentant les mœurs mondaines dégénérées – au détriment de la psyché d’Hedda, qu’il s’efforce de diffracter dans un kaléidoscope médiatique (textes, musiques, scénographie)… Or, Hedda est si profondément avalée par le chaos choral du monde qu’elle se rend incapable de vrais chamboulements intimes : n’est-ce pas le temps, le grand absent du re-titré « D’habitude, on supporte l’inévitable » ? Hurlant son désespoir à qui ne veut pas l’entendre, elle ne met en lumière qu’une âme stagnante : un bel écho dramaturgique au personnage, qui a une fâcheuse tendance à parfois contaminer le rythme de la pièce… Hedda patine-t-elle dans son désir de subversion empathique ? Auzet brille autant par son exigence de l’espace qu’il achoppe sur le domaine temporel : on aurait voulu que l’entente tacite entre le spectateur et la protagoniste verbalise peut-être plus fort la fatalité avec la force que le temps du drame ici strictement spatial lui aurait conférée.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025