16 juillet 2019

L’inauguration du lac

Des caravelles et des batailles
Benoît Piret | Eléna Doratiotto
DR

Où sont-ils, qui sont-ils et que font-ils ? Eux seuls le savent et y croient dur comme fer. Cela commence et finit comme un Rohmer, en absurdie. « On croit que c’est dimanche et que c’est le printemps », comme le chante Monsieur Clerc, dans cette Astrée contemporaine pleine de vie et d’apathie, investie par une « sobriété » de chaque instant que vante sa population. Comme chez Lagarce ou Tchekhov, on attend le petit messie qui va faire revibrer la communauté, baladin d’un monde inconnu affublé ici d’un gros sac à dos, amateur de paysages bucoliques et d’infinis post-scriptum. L’immaculée boîte noire, soutenue par un tronc d’arbre maladif, devient un palais de briques rouges fictivement drapé de grandes peintures épiques, mémoire de l’extinction des Incas. Comme souvent avec les Belges, on espère comme les acteurs que quelque chose va commencer, dans cette traque ironique d’un avenir dramatique qui fait mieux exister l’antithéâtralité palpitante de l’instant.

Dans cette grande cité politique du théâtre où toutes les propositions artistiques sont susceptibles d’être des « lorgnettes sur le monde » (expression que ne cessent d’employer les protagonistes pour justifier le bien-fondé philosophique de leur montagne magique), cette hétérotopie belge maçonne à Avignon un délicieux pied de nez à toutes ces métaphores outrancières et naïves qui font de la fête communautaire du théâtre (à grand renfort de danses et de quatrièmes murs franchis) une transgression utopique du réel. Eléna Doratiotto et Benoît Piret acclament et moquent alors notre soif de châteaux espagnols, notre envie de nous parer de l’« étoffe des songes » pour contrer tous les académismes, nos tendres folies par identification romanesque, nos lubies cérémonielles inscrites sur des Post-it. Leur spectacle travaille par ailleurs une sourde réflexion sur la politique de l’art, les tableaux d’une exécution exposés par l’invisible théâtral (« polyptyque » réinterprété par des amateurs venus d’ailleurs) imprégnant un mirage tragique qui n’est pas sans rappeler certaines tapisseries sanglantes de « L’Heptameron ». À ces toiles peintes qui impriment aux contes la fureur du monde s’oppose cette pure expérience esthétique de la terreur qu’un protagoniste, un peu comme Mr Bean face à « La Mère de Whistler », cherchera à ripoliner à grands coups de pinceau, comme si la force édifiante de l’image s’écroulait devant la pure naïveté suggestive d’une boîte noire en chantier. Une inoubliable chevauchée sur le lac des utopies théâtrales en somme, un acte d’intervention puissant et risible pour bricoler la renaissance du collectif, dans lequel on perçoit moins le bruit des arbres qui tombent que l’inconnu d’un lac qui appelle tous les bucoliques de cœur.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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