4 février 2019

L’orage et la chambre

Heptaméron, récits de la chambre obscure
Marguerite de Navarre (d'après) | Benjamin Lazar
DR

Après sa mémorable « Traviata » botanique, repiquée théâtralement avec Judith Chemla, Benjamin Lazar réinvestit les Bouffes du Nord avec un gros ouvrage littéraire peu exploité par la scène.

Le dispositif conçu avec Adeline Caron rend malicieusement justice à ce laboratoire de la pensée et de l’image qu’est « L’Heptaméron », « chambre d’échos » dans laquelle s’entrechoquent les historiettes fugitives de cinq femmes et cinq hommes. Préservé de cette foudre métaphorique imaginée par Marguerite de Navarre et des déluges plus contemporains que raniment des images projetées au lointain, le plateau en friche constitue un authentique espace de création et de reconfiguration du monde. Support de projection aussi bien livresque que théâtral, cette pente blanche inachevée abrite dans ses bas-fonds autant de terres en jachère que de crânes ensanglantés et aménage de fait un territoire privilégié pour ces brèves sentimentales et sanglantes qui font percer sous la beauté des « fraises » les « yeux rougeoyants des chiens ». Délibérément informelle, car elle n’agence aucune transition apparente entre les récits sporadiques, la dramaturgie élaborée par Benjamin Lazar reflète judicieusement la composition flottante et capricieuse d’une conversation. En tissant nonchalamment, comme le faisait la reine de Navarre, les mythobiographies d’hier avec les autofictions sentimentales du jour (amorcées essentiellement par le génial Geoffrey Carey), le metteur en scène préserve la force suggestive du récit et du témoignage, la dramatisation rudimentaire et progressive des nouvelles offrant toutefois une belle inflexion esthétique à son spectacle.

En remplaçant les débats qui prolongeaient chaque récit par des madrigaux italiens, entonnés sobrement par les magnifiques chanteurs/comédiens des Cris de Paris, Lazar semble privilégier la résonance affective des tragédies plutôt que leur valeur édifiante. Cette exhumation chorale des morts et des peines, portée par le genre polyphonique du madrigal qui donne la passion individuelle en partage, sonne comme un délicat rituel cathartique permettant d’altérer la violence des visions intérieures. Au rebours de ces tapisseries duplices et cruelles censées frapper immédiatement l’imaginaire, exhibées dans l’un des récits par le fameux criminel de la femme tondue, les tableaux infusés que déplient sommairement la parole des acteurs et les projections nébuleuses de Joseph Paris s’offrent alors comme de lointaines mélancolies. Défiant « boiteusement » par sa pente glissante une certaine pesanteur du réel suggérée par l’attirail allégorique de Dürer qui l’encombre encore, la sombre comptine de Benjamin Lazar ouvre en somme une superbe parenthèse, sans doute un peu trop feutrée et confinée pour reléguer les brumes du lendemain.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

Que fait-on des vieux cons ?

Fidèle cobaye, vaillant spéléologue, Nicolas Bouchaud et Jean-François Sivadier continuent de remettre à l’ouvrage les grands marronniers du répertoire théâtral et les héros masculins qui les galvanisent. Alceste, Dom Juan, Iago, Stockmann : autant de narcissiques énervés que leurs fêtes brechtiennes ont réussi à complexifier. Tentative bien plus vaine avec
9 février 2026

Parle comme si tu es déjà mort

Lors de sa dernière apparition française, Angélica Liddell allait vers la joie et initiait déjà l’agonie sacrificielle du sacrifice poétique. Dans Seppuku El funeral de Mishima, forme encore plus anti-spectaculaire, sublime rituel sur l’envie sublime de mort, on croit la voir marcher pied nus sur ses dernières roses. Plusieurs rites
1 février 2026

Juste passionnelles

En modifiant le titre de Lachlan Philpott, aux airs de fait divers un peu louche (Aire poids lourds), Séphora Pondi dévoile d’entrée la vitalité qu’elle apporte à cette inspirante matière. À cette partition sans essentialisme, sans sociologisme et même sans discours écrite pour des jeunes femmes qu’on voit rarement au
31 janvier 2026

Monte Cristo rasé de près

Dantèsque projet : tenter de musicaliser en deux heures un roman fleuve du patrimoine littéraire –  juste après qu’un film populaire l’a dignement digéré. Avec une matière romanesque aussi dense, le risque est grand en effet de ne jamais fonder et motiver la comédie musicale ; art hybride comme nul
30 janvier 2026

Pantomime négative

Pierrot a toujours son costume blanc mais devient de plus en plus sombre au fond du XIXe siècle. Cette pantomime décadente, Arthur Schnitzler la négativise encore plus en 1910 avec Le Voile de Pierrette, métaphore d’une modernité violente et d’une innocence bernée qu’incarne un argument sommaire : Pierrette est promise
17 janvier 2026