18 juillet 2019

Macha la brocante

Lewis Versus Alice
Macha Makeïeff
© Christophe Raynaud De Lage

« J’étais devant la boutique d’un luthier vendeur de vieux instruments pendus au mur, et, à terre, des palmes jaunes et les ailes enfouies en l’ombre, d’oiseaux anciens. Je m’enfuis, bizarre », racontait Mallarmé dans son « Démon de l’analogie », pris d’un malaise devant cet empaillage du vivant qui atteint parfois le théâtre. L’art de Macha Makeïeff contient comme dirait l’affiche tout un monde, grande exposition de vieilles plumes et de lapins peu crétins, théâtre de curiosités comme peuvent l’être ceux de James Thierrée ou de Jean-François Sivadier, qui savent, pour leur part, ôter cette vitre poussiéreuse qui pourrait nous tenir à distance, et nous mettre dans les yeux autre chose que des étoiles mortes. Le projet dramaturgique avait tout pour être fructueux, car, s’engouffrant dans cette féerie cauchemardesque mille fois rafistolée, Macha Makeïeff conjugue sans schéma analogique l’homme et l’œuvre dans une structure en quatre parties conçues comme autant d’« énigmes ».

La déglingue inquiétante du pays des merveilles s’invite alors en présences vaporeuses, tandis qu’Alice, siamoise rousse emperruquée, incarne une héroïne en quête d’auteur. Mais si Makeïeff regrette que « le rire ait longtemps été proscrit d’Avignon » (déclarations offertes à « Télérama »), on n’est pas sûr que sa folie des grandeurs très policée suffise à enjailler les papes. Malgré une partition musicale très bien servie par les interprètes, toutes les cordelettes dispensables qui font grimper les chaises et traverser les cochons calfatent la petite magie théâtrale et ses astuces burlesques. La scène du thé (motif qui réussit décidément à très peu de monde dans ce festival…) est construite par exemple sur une gradation clownesque trop vite désavouée, révélatrice d’un spectacle où les plaisirs populaires deviennent des « abolis bibelots ».

La volubilité des échanges – qui mélangent français et anglais sur scène –, tantôt parlés, tantôt chantés, produit moins le sentiment d’une logique inversée – propre au nonsense British – que celui d’une agitation foutraque ; si bien qu’on ne perçoit que très peu la multitude de calembours et jeux de mots auxquels le langage est, dans le texte, soumis. La transgression de l’ordre logique et rationnel est diluée et appauvrie par des effets de costumes, lumières et chants, dans un bazar esthétisant, une quincaillerie de chez Deyrolle dont le ripolinage absorbe les possibilités autant d’émotion que de réflexion. Séduction des images, passivité de celui qui les regarde : la mise en scène léchée neutralise l’effet de chaos qu’engendre le langage lorsqu’il perd toute valeur, à commencer par celle de communiquer – les mots ne renvoient plus aux choses chez Lewis Carroll –, si bien que c’est en spectateur à l’attention vague que nous écoutons parler une langue étrangère, avec une extériorité légèrement ennuyée. Walt Disney a finalement bien mieux fumé la moquette d’Alice que Makeïeff.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026