7 juin 2019

Maître et possesseur

Rêves d'Occident
Jean-Marie Piemme | Jean Boillot
DR

C’est dans l’atmosphère chaude du Nest Théâtre à Thionville qu’éclôt pour la première fois « Rêves d’Occident », une réécriture de la « Tempête » shakespearienne par Jean-Marie Piemme, auteur belge confirmé, pour le metteur en scène et directeur du lieu Jean Boillot. Il faisait chaud à Thionville, et ce n’est pas par hasard que nous insistons sur cela : dans ce théâtre en bois, les mots de Jean-Marie Piemme, qui s’est autorisé à rêver sur la démesure de l’homme occidental, résonnent tout particulièrement. Si le point de départ de cette réécriture pouvait laisser circonspect – retracer le rapport de l’homme occidental au progrès en moins de trois heures à travers la fable shakespearienne –, Jean-Marie Piemme réussit là où on ne l’attendait pas ; non pas véritablement du point de vue de la réflexion – sujet trop vaste pour être traité avec un apport intellectuel significatif de manière aussi resserrée – ni du point de vue de la construction des personnages, qui restent avant tout mobilisés au service d’un propos. Mais alors, où ? Précisément dans la création d’une fable qui pose son univers en tant que tel et y entraîne le spectateur, avec ses lois propres ; ici celles de Prosperia la grande, métaphore d’un Occident poussé par son désir de se faire « maître et possesseur du monde », comme dirait Descartes, qui s’est transformé en société ultra-sécuritaire. Le troisième acte, mis en valeur par les choix scéniques de Jean Boillot, qui a fait installer des caméras de surveillance à divers endroits du théâtre et y a dispersé ses comédiens, met ainsi directement le spectateur face à l’éclatement du rapport à l’autre produit par la médiation des écrans, l’effilochage progressif des valeurs, la perte de repères incarnée ici par le personnage de Prosper, savant fou et démiurge devenu obsédé par les nouvelles technologies et le rêve de science, jusqu’à la destruction de sa propre cité. Friserait-on parfois le réactionnaire ou le collapsologique ? Les lois de la fable nous invitent à prendre ce récit comme tel, avec sa part de mystère, et à ne pas chercher à tout prix la transposition dans l’Occident que nous connaissons. Alors, le rêve de théâtre cher à Shakespeare advient et demeure ce sur quoi nous pouvons nous appuyer, à travers les querelles et les tragédies de l’histoire : une autre manière de créer des mondes. Pour le reste, toute coïncidence serait – presque – fortuite.

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