8 mai 2019

Médium

Orestes in Mosul
Eschyle | Milo Rau
© Fred Debrock

Contrairement à ce que son titre laisserait présager, l’« Oreste à Mossoul » de Milo Rau n’a rien d’une adaptation de « L’Orestie »– et encore moins à Mossoul.

Au programme, pas de parachutage de trilogie antique dans les terres ravagées de Daech depuis quelque Occident infralucide (le directeur du NTGent est encore parmi les rares à connaître l’art d’éviter les apories de la récupération culturelle) : c’est bien plutôt la figure d’Oreste qui émerge des décombres de Mossoul, la tragédie se surprenant elle-même en territoire nouveau, ayant suivi les chemins actuels du sang. Milo Rau et l’ensemble de l’équipe se sont certes rendus à Mossoul, mais ils sont des « vaisseaux » plus que des acteurs au sens strict, qui, répondant à l’appel très primaire du théâtre, chargent leurs épaules des scènes de « L’Orestie » parmi les ruines et le silence irakiens. En leur compagnie, des survivants formant un chœur de paroles ou de musique tue qui éprouvent depuis Mossoul un fatum affranchi de tout hellénisme : quid de Mycènes ou d’Athènes ? Mossoul les gomme solennellement pour leur rendre hommage. Entendons-nous : « Oreste à Mossoul », ce n’est donc pas « Orestevers Mossoul » mais « OrestedepuisMossoul ». C’est la damnation qui fait son revival d’une terre tristement légitime pour opérer le re-enactment de figures théâtrales enfouies. La tragédie ne renaît pas là où l’on croit, elle viendrait à ceux qui trébuchent sur ses racines.

Le spectateur d’« Oreste… » vit donc une tragédie en différé depuis un écran : le spectacle est à Mossoul. Que reste-t-il au théâtre, à part entourer la tragédie ? Le voilà donc acculé à n’être qu’une « réalité répondante » : les mêmes scènes se jouent sur le plateau avec des effets épiques (bassines de sang, enfilages de costume), des récits personnels (dont celui en ouverture du grand Johan Leysen) et informatifs s’agrègent… Scène et écran se répondent certes par leurs particularités inhérentes : si le réel est peut-être « plus réel » à l’écran (qui ne s’émeut pas d’un Oreste dans une ville détruite ?), la violence est peut-être « plus violente » sur scène lorsque le fils assassine sa mère face au public. Le petit théâtre fait de son mieux à côté de l’écran terriblement réel.

Néanmoins, Milo Rau, à son habitude, brouille les frontières entre les médias – e.g. les scènes de « théâtre filmé » (et non de cinéma) en Irak sont elles-mêmes mêlées d’images de documentaire dans lesquelles le processus de fabrication est toujours visible –, de sorte que les atours du récit se noient constamment dans le schéma dramatique de « L’Orestie ». C’est-à-dire que texte et paratexte s’entremêlent peu à peu pour s’indifférencier : « Orestedepuis… », oui ; mais « Oresteavec… » encore plus – avec les histoires intimes, les rencontres (ainsi de l’actrice qui interprète Athéna à l’écran), les difficultés et les désaccords humains, qui s’agglomèrent au récit premier. Autant de palimpsestes qui œuvrent à un dialogue plutôt hallucinant entre l’écran et la scène : à quel moment la conversation médiatique devient-elle médiumnique ? Car la scène convoque – au sens quasi spiritiste – l’écran, et vice versa : tous deux tressent de subtils entrelacs de territoires, des lignes où se partagent des réalités dissonantes… De sorte qu’émerge finalement du spectacle un imaginaire qui, pour reprendre la formule ranciérienne d’Olivier Neveux dans le récent « Contre le théâtre politique », justifie bien l’audace théâtrale de « doubler la réalité de ce qui n’est ni son reflet ni sa restitution, mais un autre pan d’elle-même ». À l’évidence, Milo Rau ne fait pas de réalisme : pétri d’habileté politique, il s’efforce plutôt d’imprimer du réel.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Heure bleue

Pour une fois, ce sont les spectateurs au centre du plateau — en l’occurrence du cloître magique de la Chartreuse, lors de la version in situ de La Tendresse du ventre de la baleine, présentée dans la Sélection Suisse en Avignon. C’est l’heure bleue : marchant à pas pressés ou
19 juillet 2026

Surhommes

Bang bang, solo à succès du canadien Manuel Roque , revient en version 2.0, à savoir avec une nouvelle paire de jambes athlétiquement au top (impossible autrement) pour une performance qui indifférencie presque danse et sport. Sur un beat minimal, le duo répète les mêmes pas avec un acharnement digne
18 juillet 2026

Famille mode d’échec

C’est un peu exagéré que d’opposer les spectacles jeune public qui enrichissent l’imaginaire à ceux qui inculquent des valeurs. Force est de constater néanmoins que Va falloir toujours toujours est plus proche de la seconde catégorie : nous sommes ici réunis pour apprendre qu’une famille parfaite, ça n’existe pas et
13 juillet 2026

Annulation des rapports de force

Lunettes noires et costume full cuir à la Matrix, Zoé Lakhnati, en vigile un brin SF, attend que son oreillette imaginaire le lui confirme : le public est bien « stable », on peut introduire l’égérie virginale au plateau — alias la culturiste Claudia Atletica. Mais une fois son long châle bleu
12 juillet 2026

Mayday

Démarche touchy que de chorégraphier ni plus ni moins que les gestes qui sauvent ; en l’occurrence, ceux des sauveteurs de l’Ocean Viking, dont l’asso SOS Méditerranée est décisive pour la survie de nombreux réfugiés. Et une chose est sûre, la chorégraphe Fiona Houez est d’une grande rectitude morale :
9 juillet 2026