23 septembre 2019

Mille et une Constellations

L’entrée de la tour Royale à Toulon – © Laurent Perrier

Pour la neuvième année consécutive, le festival « Constellations », dirigé par Frank Micheletti, investit Toulon et son agglomération, éclairant trois villes d’un fil de propositions qui mêlent une belle variété de fond et de forme. Dans un nombre étonnant de lieux, de formats et de disciplines qui enchevêtrent l’ouverture internationale avec un fort ancrage dans le territoire.

On l’a compris : la force de frappe du festival réside d’abord dans sa diversité. Il faut suivre à la trace les constellations qui se déploient dans une myriade de lieux à Ollioules, Hyères et Toulon. Rien que dans la métropole, le public arpente goulûment les souterrains de la tour Royale, ténébreux royaume de l’« in situ » dans lequel chaque alvéole de granit abrite un kaléidoscope de spectacles qui s’enchaînent presque sans répit… Saisi dans le tourbillon, le visiteur happé par les lumières colorées de la Tour s’hypnotise sans difficulté, à mesure que les chants d’Ana Rita Teodoro s’entrechoquent aux danses textiles de Kaori Ito, elles-mêmes nappées par la musique de Benoît Bottex. À chaque jour sa propre poésie : le lendemain toulonnais se divise entre le Metaxu – galerie d’artistes émergents –, la scène nationale du Liberté, ou encore l’Hôtel des Arts, ancien hôtel particulier au sein duquel une série de performances anime la splendide exposition du photographe flamand Harry Gruyaert. C’est d’abord le cercle orageux de la Tour qui s’explore jusqu’à n’en plus pouvoir, et une autre fois la ville qui devient un territoire à (re)découvrir – à l’image de la balade organisée avec le street artist Ipin recomposant discrètement la plastique de lieux urbains. De deux constellations l’une : le trajet lui-même (le trait tracé entre deux lumières) est aussi au cœur du projet artistique.

Car Frank Micheletti veut à chaque fois déplacer le spectateur, ballotté hors des théâtres et des formats habituels qui s’y logent. À peine est-il pourtant acquis à l’imaginaire de l’« in situ » qu’on l’introduit de nouveau dans une salle noire : rien n’est à exclure, on y arrive avec l’œil neuf du dehors. Le festival se balade également entre les pays, le directeur artistique programmant les lauréats de la villa Kujoyama avec les scènes mozambicaine et suisse. Les étoiles scintillent, Micheletti les relie d’un trait obombré – de sorte que Toulon s’auréole d’un écho finement polyphonique, respirant à la pulsation de ce qui l’environne, de près comme de loin. Autant dire que la prise de risque est inhérente au festival : nombre d’artistes, dont la compagnie directrice Kubilai Khan, présentent descrash-tests et des inédits ; encore une fois, la diversité est reine. À l’évidence, certaines propositions sont vertes, tandis que d’autres, toutes fraîches, surprennent par leur profondeur – témoin le « Je suis tous les dieux » de Marion Carriau. C’est bien le jeu de la programmation, qui se veut profondément proche du public… Car « Constellations » ouvre beaucoup de formats : ateliers d’écriture et de danse, scènes DJ, installations et expositions. Le tout est gratuit, y compris les spectacles ; une veine qu’il faut urgemment saluer. Le festival, créé en 2011, fêtera ses dix ans l’année prochaine – avec l’espoir de bénéficier d’une plus grande ampleur, sans renoncer à la liberté des manifestations qui débordent du cadre traditionnel.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Dernière émission en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Heure bleue

Pour une fois, ce sont les spectateurs au centre du plateau — en l’occurrence du cloître magique de la Chartreuse, lors de la version in situ de La Tendresse du ventre de la baleine, présentée dans la Sélection Suisse en Avignon. C’est l’heure bleue : marchant à pas pressés ou
19 juillet 2026

Surhommes

Bang bang, solo à succès du canadien Manuel Roque , revient en version 2.0, à savoir avec une nouvelle paire de jambes athlétiquement au top (impossible autrement) pour une performance qui indifférencie presque danse et sport. Sur un beat minimal, le duo répète les mêmes pas avec un acharnement digne
18 juillet 2026

Famille mode d’échec

C’est un peu exagéré que d’opposer les spectacles jeune public qui enrichissent l’imaginaire à ceux qui inculquent des valeurs. Force est de constater néanmoins que Va falloir toujours toujours est plus proche de la seconde catégorie : nous sommes ici réunis pour apprendre qu’une famille parfaite, ça n’existe pas et
13 juillet 2026

Annulation des rapports de force

Lunettes noires et costume full cuir à la Matrix, Zoé Lakhnati, en vigile un brin SF, attend que son oreillette imaginaire le lui confirme : le public est bien « stable », on peut introduire l’égérie virginale au plateau — alias la culturiste Claudia Atletica. Mais une fois son long châle bleu
12 juillet 2026

Mayday

Démarche touchy que de chorégraphier ni plus ni moins que les gestes qui sauvent ; en l’occurrence, ceux des sauveteurs de l’Ocean Viking, dont l’asso SOS Méditerranée est décisive pour la survie de nombreux réfugiés. Et une chose est sûre, la chorégraphe Fiona Houez est d’une grande rectitude morale :
9 juillet 2026