19 février 2019

Paella nippone (sous cloche)

Kafka sur le rivage
Haruki Murakami | Yukio Ninagawa
DR

Évacuons d’emblée une hypothétique altérité culturelle incomprise comme cause de notre indifférence totale à l’adaptation du roman de Murakami : si l’on s’y est abyssalement ennuyé, ce n’est pas parce que le réalisme magique du texte, les peluches de chats décapités, ou un certain art de la concision pudique en matière de communication verbale véhiculerait une nipponité trop étrangère pour qu’on y soit sensible, mais à cause d’une narration qui, en ne privilégiant aucun des multiples thèmes qu’elle aborde sur un autre, plonge son spectateur dans la perplexité : mais qu’est-ce que ça raconte いったい ? (« bordel » en japonais) -interrogation par ailleurs infiniment stimulante lorsqu’elle met en mouvement l’imagination, voire quand elle précipite dans l’inconnu en délaissant les traditionnels repères sens/cohérence (mais là est la gageure d’un spectacle WTF réussi). L’opacité de cette adaptation n’est pas culturelle mais bien narrative: « Kafka sur le rivage », en se proposant d’emblée comme un récit, avec personnages, intrigue et tout le toutim, déclenche l’attente d’un semblant de continuité narrative, d’approfondissement des pistes plurielles, de leur convergence en un nœud organique.

Or c’est là que le spectacle s’enlise : à la fois pulvérisé dans trop de directions qui noient l’attention du spectateur (détournement du mythe d’Oedipe, quête adolescente, traumatisme des bombardements, solitude urbaine, et – on oublierait presque – meurtre en série de chats), il est aussi trop bavard (la lecture des sous-titres n’aide pas), empêchant par là-même une autre approche, l’abandon sensoriel par exemple. On s’attend à une plongée verticale dans les couches psychologiques de nos personnages, on glisse horizontalement sur des surfaces. En subsiste le sentiment d’une bonne histoire mal racontée : la fantaisie onirique de Murakami, séduisante à l’écrit, se prête mal à la scène, car les lacunes du texte, ici, nous perdent plus qu’elles ne nous donnent à imaginer. Les décors – des Dioramas géants, derrières lesquels personnages, végétations, lieux, semblent prisonniers, suggérant la vitrine asphyxiante d’une société japonaise figée sous le vernis social ? – ont beau séduire lors de leurs premières apparitions, ils finissent par décevoir, car ils ne varient pas. Ce « péché » du récit d’histoire atteint son point culminant à la fin qui, pesante de littéralité, de conformité scolaire à sa définition (résolution et émotion) se clôt sur des étreintes mièvres et des voix tremblotantes. Ironie du décors, c’est bien derrière une vitrine sans accroc que semble se dérouler ce spectacle à l’atmosphère impénétrable.

I/O n°117

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