27 mars 2019

Paroles, paroles

Saint-Félix
Élise Chatauret
© Hélène Harder

C’est une honorable démarche qu’Élise Chatauret déploie dans « Saint-Félix », à l’assaut d’une reconstitution plus ou moins fidèle (plus ou moins réelle) d’un hameau dont le nom se partage entre une vingtaine de villages français, par chance pour l’amateur d’énigmes : car s’agit-il bien de théâtre documentaire ?

Reconstitution est un bien faible mot s’évanouissant rapidement sous les obliques réflexives de la dramaturgie : en effet, les acteurs trentenaires de la compagnie Babel n’hésitent pas à récupérer la parole des habitants avec les risques habituels du geste… Quelques âmes ne s’enfuient-elles pas lorsque le récit se sépare du récitant ? — Les paroles éclatant à l’oreille de l’enquêteur de terrain autant qu’elle ouatent celle du spectateur : elle valent parce qu’elle ont existé à un temps t, proférées par untel, etc. Sans quoi la force de la banalité s’efface sous le poids de son propre spectacle : banalité banale par trop d’événements… Bref : les paroles de « Saint-Félix » ont-elles un intérêt per se, détachée de leurs propriétaires brutalement décolorés par la voix des structures de la Tempête et du Centquatre — c’est-à-dire d’une tournée urbaine ? Élise Chatauret et Thomas Pondevie ont l’exacte conscience que non : la parole ne dit rien d’autre que son propre évidement. C’est, semble-t-il, à partir de ce constat qu’ils fondent la dramaturgie de « Saint-Félix » : la recherche théâtrale et documentaire, faute d’atteindre quelque réalité qui a l’heureuse manie de pourrir dès qu’on la déterritorialise, se niche dans le réagencement desdites paroles déverrouillant habilement l’espace-temps du récit.

À travers divers procédés scéniques plus ou moins efficaces (le plus patent restant l’interview marionnettique) dans lequel le rôle de l’enquêteur est souvent proéminent, ils inventent le récit documentaire d’une langue qui circule : se désassemble, se recompose, se diffracte… Et dans lequel la facture des mots importe moins que leur distribution : c’est à l’aune d’une refabrication langagière du hameau que la dramaturgie cherche à atteindre son pic d’être. Autant dire que «  Saint-Félix » n’évite pas un instant le recours à la fiction : il lui faudra donc un mur porteur pour que s’écrasent peu à peu les mini-arcs narratifs inhérents au village. Ici, le cas de Lucie qui, comme la plupart des habitants de Saint-Félix, ne vient pas du coin : elle aura perturbé le calme du village avant de disparaître tragiquement. Une figure traumatique autant qu’un artifice dramaturgique qui permet à Élise Chatauret de boucler la boucle en recentrant progressivement les personnages autour d’une même histoire : entre fiction et documentaire, « Saint-Félix » promet ainsi à son spectateur une expérience théâtrale qui raconte la complexe perméabilité des genres et des langages.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025

Musée de l’esprit

Actrice vue chez Chloé Dabert, actrice et autrice dans « Le Caméléon » mis en scène par Anne-Lise Heimburger, Elsa Agnès est également metteuse en scène dans « Au-delà de toute mesure », un premier spectacle à la dramaturgie particulièrement délicate, et dont l’humour, d’apparence inoffensive, recèle une étrangeté, parfois
19 novembre 2025

1 + 1 = 1

« Figures in extinction », qui réunit le metteur en scène britannique Simon McBurney et la chorégraphe canadienne Crystal Pite, augure évidemment le meilleur. Dommage que le médium du premier, le théâtre, comprime violemment celui de la seconde, la danse, qui n’arrive paradoxalement à s’exprimer que dans les (trop) rares
26 octobre 2025

Le vrai est un moment du faux

Pop star à la dérive, errant entre salles combles et solitude inspirée, Mercedes Dassy performe le cool avec une distance critique jubilatoire dans « Spongebabe in L.A ». À la fois ultra-sexualisée, full résille et visage fardé, et ultra-infantilisée (son cocon tout blanc a tout d’une chambre de pré-ado), Spongebabe
10 octobre 2025