2 septembre 2019

Les jardins musicaux : partitions pour champs et orchestres

Si « Les Jardins musicaux » sont révélateurs d’une évidence, c’est bien de celle que dans le spectacle vivant le lieu de la représentation joue tout autant qu’acteurs et musiciens, influant sur les spectateurs jusqu’à leur décision de venir. Les architectures des opéras et des lieux fastueux des représentations qui agrémentent nos villes et nos soirées mondaines rebutent parfois, leurs dorures apparaissant comme des frontières symboliques qu’il s’agit alors d’observer de loin.

La Grange aux concerts à Cernier, petit village suisse près de Neuchâtel, casse les moulures et compte sur l’environnement champêtre pour offrir à toutes les oreilles de la région les audaces de Boulez ou de Prokofiev. Maryse Fuhrmann et Valentin Reymond, il y a vingt ans, ont vidé le foin et accueilli les œuvres du xxe siècle à travers champs, accompagnant un public désormais fidèle et curieux, créant une nouvelle communauté de mélomanes, heureux de se retrouver à la fin de l’été autour de cette programmation éclectique, certes, mais cohérente. Si la Grange reste le lieu central, le festival s’étend sur plusieurs sites naturels, parcs régionaux en Suisse et en France, avec comme ligne de force souterraine cette conviction que l’union de la nature et de la musique donne naissance à une écoute libérée de toute fioriture.

Ce soir-là, Michel Kullmann reprenait à la suite d’André Marcon le grotesque et les mots du « Tribun », texte de l’Argentin Mauricio Kagel écrit en 1978 « pour orateur politique, fanfare et haut-parleur » qui décortique les stratégies du discours électoraliste, les glissements rhétoriques vicieux qui cachent leurs intentions derrière des formules, des séductions, des affections. Le parallèle avec aujourd’hui est certainement trop évident pour suffire à justifier un passage au plateau ; ce qui est flagrant, c’est l’élargissement à tous les champs professionnels de la sémantique (du marketing aux réseaux sociaux) de cette langue qui cherche à convaincre en manipulant, qui éteint les lumières de la pensée en imposant un prêt-à-consommer qui ne nécessite ni recul ni développement et empêche tout repli. La partition qui se démembre au fil du discours et l’ajout en seconde partie du « Das Berliner Requiem » – montage d’épitaphes et de chants funèbres écrits par Brecht et Weill – soulignent avec à-propos ce relief escarpé et laissent en bouche un goût amer, apte, espérons-le, à aiguillonner quelques consciences assoupies.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025