3 avril 2019

Pêcheurs de perles

Laterna Magica
Ingmar Bergman | Dorian Rossel
© La Lumière sombre Cat 01, Todd Hido, Sans titre, #11692-492, 2017.

Sur les traces de sa vocation, « Laterna Magica » projette l’espace d’un confessionnal où Bergman se confronte au noyau dur de son être et de sa création. Les différents niveaux de narration qui entremêlent souvenirs épars, contexte historique ainsi que réflexions artistiques et spirituelles font de ces mémoires mis en scène tout à la fois une clé et un verrou à la compréhension de sa vie.

Il semblait presque inévitable que la Cie STT, en quête d’une nouvelle grammaire théâtrale, s’attache ainsi à celui pour qui le cinéma représentait la recherche « d’une langue qui, littéralement, se parle d’âme à âme ». En arpentant les méandres du texte, Dorian Rossel se heurte aux résistances de l’œuvre et de son auteur sans chercher à en dissoudre la difficulté. Le metteur en scène évite le piège d’une glose inutile – un exercice sur lequel beaucoup de psychanalystes se sont déjà cassé les dents. C’est donc la sobriété qui triomphe et prend à bras-le-corps l’intellectualisme latent pour en recueillir la sève. Surtout, elle permet de braver les écueils de traduction médiumnique. Tandis que plane en permanence le spectre de l’image vidéo, Dorian Rossel ne cède pas à l’obsession postmoderne du surgissement de la caméra mais choisit plutôt de (re)modeler un véritable langage scénique.

Au plateau, à la musique, à la technique, chaque membre de l’équipe se transfigure, à la manière d’Ingmar, en « pêcheur de perles ». Chaque fil narratif est tissé avec patience. Les mailles entremêlent gestuelles ordonnées, jeux de lumière soignés et ponctuations musicales. Rappelant « Cris et chuchotements », cordes frappées et frottées font grésiller l’espace d’harmoniques. Ces infinitésimales madeleines de Proust nassent l’attention du spectateur jusqu’à ce que, enfin, une puissance venue des tréfonds éclate. Des signes purs triomphent temporairement, enrobés d’un mystère épais et rassurant.

La réussite de l’adaptation tient à ce que l’œuvre parle du cinéaste suédois sans « faire du Bergman ». Il ne s’agit pas de réaliser l’histoire d’un personnage conteur de lui-même. La pièce est avant tout une mise en espace des processus mémoriel et créatif, émergeant des coutures du langage théâtral. En cela, Dorian Rossel reste fidèle au maître, que son métier, « pédante organisation de l’indicible », rendait soucieux de tenir à distance l’objet créé : « Je ne participe pas au drame, je le traduis, je le matérialise. » Sur scène, le procédé de la lanterne magique devient ainsi une métaphore à double-fond. La quête de l’être n’est qu’une ombre parmi d’autres ; elle affronte celle d’une recherche esthétique angoissée, effrénée, qui tremble d’une énergie vitale.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

I/O n°118

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