5 octobre 2019

Pour un théâtre de genre

Macbeth Underworld
Frédéric Boyer | Pascal Dusapin | Thomas Jolly
© Baus

Créé à La Monnaie de Bruxelles, le « Macbeth Underworld » du trio Dusapin-Boyer-Jolly invente un Shakespeare aux ténèbres accrues dans lequel l’empire du faux, à force d’être le seul roi, se transforme en moteur dramaturgique.

L’opéra a ceci de scénographique qu’il divulgue, peut-être plus que le théâtre, les artifices du drame : l’imposante et splendide salle de La Monnaie, l’orchestre en fosse conduit par Alain Altinoglu, les agitations féroces depuis le grill… Sans oublier l’imposant cadre de scène ; de sorte que dans « Macbeth Underworld », Thomas Jolly semble mettre en lumière une vaste entreprise cinématographique avec décor tournant, dont le spectateur voit l’écran à peine plus que ses alentours. Autrement dit, le dispositif est terriblement visible, conférant à l’ensemble un effet de faux avéré. L’intelligence de Jolly est d’en faire une dramaturgie qui insiste sur le « toc » : la maison rappelle les maisons hantées des parcs d’attraction, les arbres sentent le plastique, tandis que les costumes de Sylvette Dequest statufient les personnages. Ici, Macbeth est englué dans un monde d’apparences, échouant à démêler la vérité des souches et des branches d’où chantent les sorcières. Il n’est plus sûr, il doute : à force de soupçonner le carton-pâte, il devient paranoïaque… — Voilà la trame de Shakespeare prise dans une glaise noire dépourvue d’essences.

L’outre-monde de Pascal Dusapin et de Frédéric Boyer n’exclut pas pour autant les faits : Lady Macbeth meurt « pour de vrai », autant que le spectre de Banquo rôde encore et encore. Les personnages sont tous morts, ils se retrouvent emprisonnés dans un infra-dramatique sisyphéen : c’est déjà fini, et pourtant, ça continue d’arriver… L’omnipotence du faux n’a pas relégué le vrai, elle l’a avalé, elle le force à se rejouer. Antoine Travert à la lumière (à qui l’on doit beaucoup dans l’esthétique Jolly) poursuit la même dialectique : une quinzaine de rampes latérales créent une fois un effet d’écran très matériel, alors qu’une autre fois, un spectre rougit sans que l’on devine la provenance du faisceau. Niché dans l’entrelacs du visible et de l’invisible, Travert explore avec brio la technologie LED, glaciale, glaçante, qui éblouit les corps sans les texturer pour autant. « Macbeth Underworld » est donc un spectacle de « lumière sombre », au sein duquel le drame de Shakespeare est perceptible plus que compréhensible.

Le domaine du vrai fondu dans celui du « toc », Jolly pénètre plus que jamais le monde du fantastique. Bourré de références gothiques, ce « Macbeth » est, encore plus que dans la pièce originale, le monde des démons. Ici, les démons n’apparaissent pas à Macbeth : Macbeth apparaît aux démons. S’il existe un « cinéma de genre », on pourrait dire que Jolly fait un « théâtre de genre », ici horrifique. C’est comme si l’esprit de Dario Argento planait sur tous les spectres, à l’image de la maison qui se fend de giclures de lumière rouge pendant le meurtre du roi. Chez Argento, et dans beaucoup de séries B, le fantastique a justement le goût du carton-pâte : l’irréel se manifeste en ce qu’il a d’inconsistant, donc d’impossible… Un démon qui a l’air faux, c’est parfois presque plus effrayant. De sorte que le spectacle, chargé de la partition composite de Dusapin, percute en beauté le mode opératique, la dramaturgie s’engouffrant dans le dispositif : à force de surimpressions fake, il valorise peut-être, en fin de compte, ce qui fait l’essence de la fiction : tout y est faux, « mais quand même »…

Victor Inisan

Victor Inisan


Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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