13 avril 2019

Professeures foldingues

Trissotin ou les Femmes savantes
Macha Makeïeff
© Brigitte Enguerand

« Plus que la misogynie, latente ou explicite que Molière fait entendre, c’est cette terreur que provoque chez les hommes l’illimité du désir féminin qui m’a intriguée – ici désir de savoir, de science, de rêverie et de pouvoir – et plus encore le désarroi masculin qui en découle. » Toutes ces notes d’intention sont « belles et bonnes » comme dirait Molière lui-même, mais lorsqu’on les parcourt à la fin d’un spectacle dont la teneur nous a laissé perplexe, on regrette sincèrement que cette lecture de Macha Makeïeff, quoiqu’un peu galvaudée dans de telles circonstances, ne nous soit pas réellement parvenue.

La faute à son cartoon en carton bouilli qui, malgré la belle énergie comique de ses comédien.ne.s, dilue la matière moliéresque dans une éprouvante éprouvette de gags impossibles, parasites et infructueux, qui rendent cette comédie d’intrigue déjà bien farcie tout simplement indigeste et  parfois gênante. Parmi les étagères qui s’écroulent, le toilettage du clébard empaillé, les explosions en chaîne, l’éternel récitatif ridicule du poète travesti, le « silence » que réclame Bélise à sa nièce n’a jamais paru aussi crucial. Il y a pourtant certaines accalmies dans le spectacle de Makeïeff, où le texte résonne enfin, dans des contre-temps tellement décalés qu’ils nous semblent malheureusement plaqués et rasoirs. Le spectacle se serait-il empâté depuis sa création en 2015 ? Pas sûr, si l’on en juge par les applaudissement très nourris qui l’accompagnent encore pour cette reprise à la Scala. Le « public est commode » comme dirait l’autre, et ce n’est pas ce toucan dans son vivarium qui prétendra le contraire, lui qui ne cesse de résister par son silence et son œil alerte aux méfaits véniels de ce théâtre un peu débile, qui se joue des savoirs mais n’épargne pas sa vieille science deschienesque, celle des portes qui claquent et des chips qui craquent entre tous les alexandrins (la tyrannie du gâteau apéritif comme calfateur énergique de la mise en scène contemporaine a visiblement la dent dure), poussière vaguement foldingote, qui ne fait plus rire personne quand les enfants sont grands.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 30/04/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’enfant rêvé

Souvent mise en scène ou filmée, l’éducation relationnelle que fait subir la mère au fils donne parfois lieu à des représentations embarrassantes – celles où l’homophobie devient, par exemple, un moteur comique très complaisant. Dans son écriture, Arthur Dreyfus évite plutôt bien ses écueils. D’abord parce que son moi autofictif
20 avril 2026

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026