30 décembre 2019

Proscenium

Item
François Tanguy
© Jean-Pierre Estournet

« Item » est peut-être le spectacle le plus frontal du Radeau depuis une décennie : plus verbal que « Passim » et que « Soubresaut » et ses entrées de scène en toboggan sur un Gloria en play-back ; et moins hermétique qu’« Onzième », dont la surimpression vidéo échangeait tout en longueur avec les murmures étrangers de la langue. En fait, « Item » est plus théâtral, parce qu’il valorise la notion de scène, celle que l’on monte, en regard d’une autre, celle sur laquelle on monte : les extraits de texte (Walser, Dostoïevski…) sont souvent en français, audibles voire adressés, à tel point qu’ils se dirigent presque malgré eux vers l’intelligence du public, tandis que la création sonore d’Éric Goudard en complémente le propos littéraire avec une plus grande discrétion. Une chose est sûre, l’hétérotopie propre au Radeau reste bel et bien présente, ses panneaux avec : leur réputation les précède, ils s’agencent à chaque spectacle avec une beauté encore plus fine, découvrant mille et un espaces autour desquels les mêmes figures entament leurs valses dramatiques…

Cependant, dans « Item », lesdites scènes restent presque un pas devant les tableaux : le mouvement (lumineux, sonore, scénographique) les coud entre elles sans les embarquer dans le grand tourbillon, là où « la substance de la réalité est à l’état de fermentation permanent, de germination, de vie latente », pour reprendre Schulz. Une scène (la langue, les personnages) en cache une autre (le décor, le mouvement) ; une discipline, le théâtre, se met comme au-devant de son lieu. En ce sens, « Item » est moins holistique que « Soubresaut » : par-delà le chaosmos dans lequel gravitent les intuitions et les sensations ad libitum, la langue semble presque mondaine. Elle n’émerge pas vraiment non plus dans un mouvement d’apparaître : les extraits s’additionnent presque littéralement aux tableaux comme une couche de dire par-dessus le reste-qui-bouge. Est-ce dommageable ? Difficile question – car si la poésie de Tanguy réside dans la nébuleuse indistinction des différentes parties dans le Tout, « Item » a le mérite de rapprocher le Radeau d’une certaine idée du texte (inactuel sans être inaudible) dont le propos oblique prend un temps avant de nous parvenir… À l’évidence, texte surgi n’est pas texte saisi ou compris. Probablement faut-il voir « Item » comme un chaînon du Radeau au sein de la génétique Tanguy, dont les spectacles se suivent à l’image d’un long kaléidoscope : aussi obscur semble-t-il encore à nos yeux inhabitués à sa lumière, le proscenium textuel d’« Item » est une clé à retardement pour le spectateur ; à nous de l’accueillir avant qu’il ne soit aspiré de nouveau dans la grande circulation de la matière qui agite le Radeau depuis quarante ans.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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