21 janvier 2019

Quel théâtre encore ?!

Le Marchand de Londres
Francis Beaumont | Declan Donnellan
DR

Fidèle aux Gémeaux, Declan Donnellan y exhume de nouveau, après le  « Périclès » de Shakespeare monté l’an passé sur fond de crise migratoire, une pièce oubliée du répertoire élisabéthain. Ce « Chevalier du pilon brûlant » signé par Francis Beaumont en 1607, et rebaptisé malicieusement par le metteur en scène britannique  « Le Marchand de Londres », est l’une des premières fantaisies métathéâtrales de l’histoire, dans laquelle deux spectateurs sans gêne mettent l’art dramatique à l’épreuve de lui-même, inaugurant une joyeuse crise esthétique bien plus rafraîchissante que les expérimentations modernistes d’un Pirandello. 

Quelques minutes avant le début du spectacle, un couple de petits bourgeois endimanchés plutôt anachronique s’immisce discrètement dans le public. Les deux lurons ne vont pas attendre longtemps avant d’interrompre la comédie d’intrigue très convenue qui se joue sous leurs yeux (« Le Marchand de Londres ») , introduite par le prologue pédant d’un certain Tim qui vante les bienfaits moraux d’un théâtre bien léché et bien-pensant. Le cérémonial branchouillard en black and white et violoncelles vernis (qui n’est pas sans moquer un certain traitement contemporain du théâtre de répertoire) va alors accueillir les oripeaux folkloriques d’une épopée chevaleresque, avec pour tête d’affiche le neveu bouffi de madame. Le fameux chevalier, jouant autant un actant de l’histoire qu’un pur trublion narratif, va surtout perturber l’esthétique de la fable initiale, faisant basculer la pièce dans une fantaisie guerrière démoniaque agrémentée de garage-rock et de chorégraphies hollywoodiennes. 

La blancheur immaculée choisie par la scénographie très sobre de Nick Ormerod offre un écran privilégié aux deux inventeurs, véritable surface de projection sur laquelle ils peuvent revitaliser une forme théâtrale qui semble parfois les dépasser (la femme reprochant entre autres à son mari de se rincer l’œil face à certaines scènes trop « modernes »). Le miroir cocasse oxydé par Beaumont n’est pourtant jamais gratuit, car l’analogie entre la narration principale, intrigue sentimentale travaillée par la lutte des classes, et les revendications esthétiques des spectateurs qui fustigent une culture trop élitiste, instaure une vraie dimension politique. Ecrite dans un moment de crise de la scène élisabéthaine, on peut toutefois interroger la pertinence contemporaine de cette pièce, Donnellan la concevant sommairement comme une réflexion sur l’efficacité et l’utilité artistique. Ce qui est sûr, c’est que sa mise en scène virtuose et inventive fait oublier toute l’éventuelle pesanteur qu’aurait pu provoquer la mise en abîme, le metteur en scène britannique produisant comme il en a l’habitude un délire théâtral vertigineux, brillamment interprété par les acteurs russes du Théâtre Pouchkine. L’ovation reçue ce dimanche-là à Sceaux prouve que raviver l’essence d’un théâtre populaire ne fait jamais de mal, et que lorsque cela est fait sans complaisance ni racolage, bien qu’on ait « assez de merdes dans la vie » comme dirait un personnage, un certain Graal est atteint.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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