17 février 2019

Quitter le théâtre

Fanny et Alexandre
Ingmar Bergman | Julie Deliquet
DR

Un film de plus au répertoire de la Comédie Française, cela avait de quoi agacer les détracteurs de ces mutations artistiques qui fustigent souvent la faible théâtralité des scénarios, regrettant a fortiori la marginalisation des véritables dramaturges contemporains induite par de telles expériences.

Autant romanesque que télévisuelle, la copieuse matière qu’offre « Fanny et Alexandre » dès 1982 échappe pourtant à cette mécanique transpositive, la metteur en scène Julie Deliquet étant friande de ces retissages textuels qui régénèrent la création originale. Joignant à tous ces avatars de l’œuvre bergmanienne un travail d’improvisation, elle entraîne pour la seconde fois la troupe du Français dans une tragi-comédie familiale épique et fascinante, façonnant sans doute l’un des plus puissants spectacles de cette saison. 

Après avoir démonté sa traditionnelle crèche vivante en carton pâte, la petite famille théâtrale menée par Oscar Ekdahl (Denis Podalydès, fantôme shakespearien génial et désastreux) installe sous nos yeux ses agapes insouciantes enfiévrées par un mauvais magicien, un pétomane aphone (Laurent Stocker) et le spectre de Patrice Chéreau ranimé par la Phèdre éphémère de Dominique Blanc. Ancrant toute cette première partie sur la scène du théâtre, alors que le réalisateur déplaçait rapidement les festivités dans la somptueuse demeure des Ekdahl, Deliquet force un peu la satire bergmanienne de ce microcosme théâtreux ignorant la fureur du dehors, mais installe par là-même une mélancolie plus sucrée que l’évènement tragique intermédiaire rattrapera avec d’autant plus de force.

Comme une palinodie esthétique, qui substituerait Ibsen à Tchekhov, la seconde partie s’ouvre dans le grenier horrifique de l’évêque Edvard Vergerus (Thierry Hancisse, dont le jeu est plus emphatique qu’inquiétant), sorte de Barbe-Bleue mystique devenu sans transition l’époux d’Emilie (Elsa Lepoivre). Cette dernière, tiraillée entre les paillettes poudreuses de l’illusion théâtrale et la pureté putride de cette métaphysique infernale, devient l’héroïne d’une épopée existentielle très pirandélienne invitant la comédienne à « se trouver ». Deliquet décentre alors le regard enfantin que Bergman avait placé au cœur de son dispositif filmique, au profit d’un grande fresque chorale où la troupe de la Comédie Française trouve une complicité et une énergie inégalées. L’incarnation corporelle délicate qu’offrent Rebecca Marder et Jean Chevalier à leurs petits héros est toutefois irradiante. D’un clin d’œil ou d’un revers de liquette blanche, ils distillent dans chaque parole et chaque silence une violence sourde et malicieuse.

Nul doute que les collaborations artistiques imaginées par Eric Ruf sont toujours novatrices et fructueuses pour les velours de Richelieu, mais il semble que Julie Deliquet entraîne pour une fois la troupe au-delà de sa virtuosité légendaire, dans un théâtre de la vie qui n’est plus un « petit monde » mais un « songe » vibrant, fantasque et ténébreux.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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