19 décembre 2019

Rêve et réveil

L'Enfant et le monstre
Camille Rebetez | Guillaumarc Froidevaux
DR

C’est sur la mélopée du « Plus beau tango du monde » que s’installe cette parenthèse, temps suspendu entre sommeil et période de veille. Dans un dispositif scénique à la fois esthétiquement réussi et dramaturgiquement efficace, le monstre et l’enfant se croisent, se toisent, se manquent, jouent des peurs de l’autre et tentent fragilement de créer un lien contre nature. Car dans le texte de Camille Rebetez, c’est l’enfant qui réclame au monstre des cauchemars, comme si, déjà imprégné des acquis psychanalytiques du siècle dernier, il savait instinctivement que c’est dans cette zone liminaire que l’on peut se confronter et se construire. Le monstre, lui, a d’autres problèmes : jugé old school par sa hiérarchie, il ne parvient pas à se soumettre aux injonctions de rêves préfabriqués et milite pour les cauchemars à l’ancienne. L’enfant en fera les frais, bousculé dans ses craintes les plus intimes ; le dernier rêve marquera la fin de cette amitié et le retour nécessaire au réel. Plusieurs lignes de force traversent ce spectacle : les fertiles porosités entre la fiction et la réalité, le face-à-face avec ses peurs comme principe d’émancipation, les nuits plus exhalantes que les jours, l’importance de ne pas surprotéger les enfants et de leur accorder le droit de prendre contact avec la rugosité de la vie… Le tout rythmé sur une île sonore habitée par Julien Mégroz qui laisse sons et objets s’exprimer et créer ainsi la petite musique de ces journées qui n’attendent que la plongée dans le sommeil pour prendre sens. Que ce soit grâce à l’incroyable costume du monstre, gastrique et double face, par les jeux d’ombres et d’échelle qui se déploient sur les laies blanches tendues sur le plateau ou par l’engagement des comédiens, l’atmosphère (pensée par Augustin Rebetez) gagne petits et grands et laisse poindre avec sensibilité ses multiples sédiments.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Marie Sorbier

Bashar Murkus, le mal de père

Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le
25 juillet 2025

Marthaler prend de la hauteur

Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres. Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire
15 juillet 2025

Ali Charhour, un écrin puissant pour les voix des femmes

Trois femmes puissantes. Ça sonne comme un titre de livre à succès, mais le spectacle que propose le chorégraphe libanais n’a rien du page-turner. Les projecteurs braqués sur le public éblouissent alors que tous les spectateurs cherchent encore leur place ; les yeux cramés par trop de lumière, il sera
8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte. Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective
8 juillet 2025

« Les Incrédules » peinent à nous faire croire aux miracles

C’était pourtant un sujet alléchant. Que le théâtre s’empare du mystère des miracles et interroge ceux qui y croient – et ceux qui n’y croient pas – est une matière à spectacle qui promet. Le miracle, par essence indicible, serait-il plus tangible sur un plateau ? Pour le faire advenir, Samuel
7 juillet 2025