10 janvier 2019

Sa douleur entre ses paumes

Corps de pierre, corps de chair : sculpture et théâtre
Monique Borie
« L’Emballage », happening de Tadeusz Kantor, 1968, Rodolf Hortig

Si la sculpture convoite depuis l’Antiquité l’énergie charnelle, la scène regarde quant à elle du côté de la pierre : cette clé de voûte duparagone sert de fil conducteur à l’essai, court et copieux, que Monique Borie publie aux éditions Deuxième Époque. L’approche interdisciplinaire dont profite chaque angle d’attaque problématique (vivant et objet, sculpture et danse, théâtre et mort…) offre une vision globale et synthétique sur les relations que n’ont cessé d’entretenir les arts plastiques et dramatiques, sans jamais casser la singularité contextuelle et philosophique des points de vue. Monique Borie collecte autant la parole des penseurs de l’art (Hegel, Winckelmann, Didi-Huberman…) que celle des plasticiens (Rodin, Bourdelle, Schulz…) et des metteurs en scène (Craig, Kantor, Meyerhold…). Dans la « question de la matière », qui occupe le chapitre le plus passionnant de l’ouvrage, réside toute la tension conceptuelle d’un tel reportage, car c’est bien la matière en soi (force aléatoire, ambiguë et mystérieuse) qui induit autant de postures artistiques, philosophiques et métaphysiques, suivant qu’on souhaite, dans son incarnation corporelle, lui donner un nom et un langage. Au-delà de ces enjeux philosophiques et métaphysiques, le travail de Monique Borie répare certains oublis de la critique théâtrale contemporaine vis-à-vis de l’héritage moderniste, fustigeant d’entrée de jeu le constat d’une « crise des formes » et d’une « absence de lois » dans le théâtre actuel, et démontrant par là même que cette survivance dynamique des corps immobiles et hiératiques est cruciale pour appréhender une mystique de l’art toute contemporaine. Dommage que ses références ne soient pas du coup plus récentes, et que les corps de cire, de pierre et de chiffon que l’on rencontre encore chez des dramaturges contemporains (comme Bond, Handke ou Keene) ou dans un théâtre purement visuel ne viennent pas eux aussi contribuer à l’érudition de ce panoptique lapidaire.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

L’enfant rêvé

Souvent mise en scène ou filmée, l’éducation relationnelle que fait subir la mère au fils donne parfois lieu à des représentations embarrassantes – celles où l’homophobie devient, par exemple, un moteur comique très complaisant. Dans son écriture, Arthur Dreyfus évite plutôt bien ses écueils. D’abord parce que son moi autofictif
20 avril 2026

L’image brûlée

Après le choc esthétique de Mami au dernier Festival d’Avignon, la programmation aux ateliers Berthier de Goodbye Lindita, création antérieure de Mario Banushi, dévoile l’évolution picturale de l’artiste. Sans du tout contredire son grand talent, sondons un peu l’artisanat évolutif de Banushi pour s’extraire du vieux vocabulaire critique qui pouponne
9 avril 2026

Lame de fond

Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci. Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien
8 avril 2026

Du populaire et du patrimonial

Voir à quelques jours d’intervalle Marie Stuart de Schiller, mis en scène par Chloé Dabert, puis Le Cid de Corneille monté par Denis Podalydès à la Comédie Française : de quoi mesurer deux attitudes artistiques, proches et contraires à la fois, face aux pièces historiques. Certes, les deux œuvres ne
2 avril 2026

Vanishing act

Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.  Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005
19 mars 2026