23 septembre 2019

Secret d’une potion fort distinguée

Panoramix
La Ribot
© Alfred Mauve

Après avoir invité La Ribot à cinq reprises depuis 2004, c’est une rétrospective plus monographique qu’exhaustive que propose le Festival d’Automne pour la danseuse et plasticienne. Parmi les différents formats s’inscrit son projet de « Pièces distinguées », une série toujours en composition de scènes courtes, n’excédant jamais plus de quelques minutes, et mettant en jeu différentes qualités. Pour « Panoramix », spectacle anthologique inauguré dès 2003 à la Tate Modern, les cycles ici rassemblés se penchent en particulier sur des questions liées à la légèreté, à la rapidité et à la visibilité. Renouvelant le geste orphique, l’artiste protéiforme s’amuse à recomposer un nouveau circuit de sens tout en restant fidèle à son humour franc, inventif et contagieux.

Le génie dramaturgique de La Ribot réside peut-être plus dans la méthode d’assemblage que dans les fragments eux-mêmes, qui, bien que dévoilant un imaginaire personnel, entrent facilement en écho avec beaucoup d’autres artistes contemporains (au premier rang desquels Marina Abramovic, par exemple). Pendant près de trois heures, l’artiste perfore l’espace sans cesse, matérialisant son épaisseur et forçant le public à s’y plonger, puis à s’y dépêtrer, sans direction préalable. La stratégie n’est pas si évidente, car le public contemporain, malgré son apparence libérale voire frondeuse, reste gentiment sobre. Quoiqu’elle affirme rebattre les cartes des hiérarchies préfabriquées, La Ribot manie impeccablement les fils invisibles de sa procession, conduisant imperceptiblement le spectateur parmi son immense cabinet de curiosités.

Ce voyage d’un bout à l’autre de la pièce s’appuie sur une myriade d’objets dont le décrochage rythme le parcours et stimule l’imagination du public. La performeuse active un réseau de signes dense, projetés aux murs comme sur une toile, en les détournant de leur sens premier, les réassemblant, ou encore les sublimant. Le geste se fait cérémonie et prouve, une fois de plus, que La Ribot sait sculpter l’espace-temps de l’entre-deux. Quand bien même les « Pièces discernées » seraient ainsi nommées en référence à leurs conditions spécifiques d’existence et à leur principe d’unité, l’artiste s’amuse à interroger la notion de finitude. Au passage, elle fait résonner visuellement et intuitivement les fragments les uns avec les autres.

La Ribot suggère plus qu’elle ne démontre, choisissant souvent la voie de l’humour qui transgresse autant qu’il transcende. En cela, son œuvre sauvegarde une forme de fragilité salvatrice, au contraire de travaux tels qu’« Everything Fits in the Room » d’une Simone Aughterlony dont le chaos ordonné d’objets sature sauvagement l’espace et l’attention. La sensualité et le goût du détail qui couturent le travail de la danseuse transparaissent en continu ; ils développent le présentiel de la chair avec une étrange intensité poétique, à la fois éclatante, intime et économe. Dans son nouveau circuit, La Ribot se rencontre elle-même et nous fait partager en direct le bonheur de ses retrouvailles et l’impatience des travaux à venir.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 30/04/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Lola Salem

Paradoxe musical

Si opéras et comédies musicales offrent parfois à voir de fabuleux voyages à travers l’espace, peu d’entre eux présentent des explorations temporelles à reculons. David Lescot, constatant peut-être la niche dans le marché, choisit de dérouler l’histoire d’une femme moderne qui s’explore en remontant dans son passé ; un récit façon
8 décembre 2020

Les gondoles à Paris

Avec sa série de concerts consacrés à Camille Saint-Saëns, le Palazzetto Bru Zane fait preuve, une fois encore, d’un brillant travail de diffusion et promotion du patrimoine musical romantique français. La programmation traverse la palette musicale du compositeur de part en part afin de mettre en valeur les divers genres
20 octobre 2020

Musiques-Fictions : à voix haute

Derrière la sobriété de l’appellation générique « Musiques-fictions » se cache un travail d’ampleur. Se dirigeant à contre-courant d’une consommation gloutonne de produits culturels éphémères, l’Ircam souhaite l’avènement d’une collection d’œuvres durable, tournée vers une question artistique essentielle et transmise tout à la fois avec générosité et rigueur. Ici se
4 septembre 2020

L’être et le vent

La danse de Trisha Brown surprend toujours par la force de son évidence poétique qui se dévoile dans un appareil simple et efficace, marqué par la douceur du balancement naturel des corps selon différents points d’appui et la continuité fluide du geste. Dans cette création pour le Théâtre de Chaillot
28 mars 2020

Dessine-moi une Tosca

Après la création de « Cosi fan tutte » à la réception très mitigée en 2016, Christophe Honoré occupe en 2019 les planches du Festival d’Aix-en-Provence avec un nouveau classique de taille. « Tosca » est non seulement une histoire opératique par excellence, cousue en tous points de passions crues et de larmes terribles,
24 mars 2020