16 novembre 2019

Torpeur stellaire

De l'ombre aux étoiles
Jonathan Chatel | Jonathan Châtel
DR

Au centre de la pièce, un absent : le fils Alexandre, point aveugle d’une famille en deuil. Alexandre, au nom de ses idéaux, est parti à la conquête du monde. Il en est devenu son martyr. Autour de sa disparition gravitent les êtres qui l’aiment, plongés dans une torpeur sidérée, entre la douleur de l’absence et l’incompréhension, pour certains, de son geste : qu’est-ce qui peut pousser un jeune homme à vouloir « changer le monde » ? Sur scène, nous sommes dans l’intérieur d’une station spatiale, quelque part dans une capsule physique et introspective, autour de laquelle règne une nuit stellaire. Entre deux pans de mur se découpe un intervalle, long rectangle noir qui évoque autant les ténèbres, l’infini ou la perte – comme ce qui fend, littéralement, un mur, un être en deux. Jonathan Châtel installe une étrange et intéressante atmosphère qui n’est pas sans rappeler, parfois, celle de « Solaris », de Tarkovski. On y pense, pour la dilatation du temps qui s’y manifeste, l’arrière-plan spatial-futuriste, la douleur de la perte. C’est là que la mise en scène est le plus juste : lorsqu’elle montre les conséquences, sur ceux qui restent, de la disparition d’un être. On y sent la texture des jours qui ralentissent, la fissuration du sens. Mais le théâtre n’est pas le cinéma, et l’invariabilité des tableaux, le caractère statique de la scénographie ne restitue pas assez ces voyages dans les idées que font les protagonistes. On les écoute prononcer des discours un peu trop démonstratifs et définitifs pour plonger dans leurs songes, réflexions, interrogations. Leur caractère un peu trop archétypal, l’identité qu’ils incarnent trop explicitement (la raison, l’art…) alourdit par ailleurs l’ensemble. Restent de très délicats moments : une belle séquence de piano – des mains jouant sur un instrument invisible –, des effets de lumière – des ombres tremblantes par lesquelles les êtres s’accompagnent de leurs fantômes. Malgré des personnages auxquels il manque davantage de complexité psychologique, et une mise en scène qui aurait gagné à être un peu plus tendue, une indéniable atmosphère persiste et trouble.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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