3 février 2019

Troubles d’hommes

Brefs entretiens avec des hommes hideux
David Foster Wallace | Guillaumarc Froidevaux
DR

Un homme raconte qu’au moment de l’orgasme un incontrôlable flot d’injures lui vient à la bouche. Un autre s’épuise à expliquer pourquoi il préférerait ne pas abandonner ses amantes après les avoir conquises mais qu’il n’y arrive pas. Un troisième décrit ses expériences sadomasochistes en tentant de s’en excuser. Un quatrième danse en déclamant une élégie sur les déjections humaines. Un cinquième risque une apologie du viol en mode mineur : « Je ne dis pas que… Je dis juste que. »

Ce sont les « hommes hideux » de l’écrivain américain David Foster Wallace, et ils sont superbement mis en théâtre, à Vidy, par le metteur en scène suisse Guillaumarc Froidevaux, issu de la Manufacture de Lausanne. Le spectacle est servi par une adaptation du texte très juste, qui parvient à nous rendre familiers ces hommes troublants.

L’espoir est rare dans le monde de Wallace, dont le pessimisme se double d’un regard terriblement ironique sur la masculinité. Lâches ou simplement empêtrés, les hommes ne terminent jamais leurs phrases. Ils préfèrent redire et ressasser leurs maux, leurs pulsions, leurs désordres, pathétiques à force de vouloir repréciser un inavoué qu’ils aimeraient rendre respectable. Enchâssés dans leur misère sexuelle, ils disent aussi l’impasse politique où ils se trouvent, coupés dans leur élan pour établir des liens, ne trouvant plus d’issue à leur solitude.

Mais ils sont beaux et drôles aussi, ces hommes. Et ils nous touchent. C’est l’intelligence de Froidevaux de les rendre charnellement disponibles grâce à une scénographie sobrement immersive. Plus le spectacle avance, moins leur étrangeté nous heurte. Un solo de danse magnifiquement éclairé fait pivoter la pièce. On se sent pénétré, peu à peu, de la douce musique de leurs monologues hésitants et poétiques. Et on se dit qu’après tout s’ils se confient à nous, ces grands enfants manipulateurs et immatures, hideux peut-être, bouleversants assurément, c’est qu’ils nous font confiance, qu’être dignes de leur humanité révélée serait leur accorder la faveur de la tendresse.

Sébastien de Dianous

Sébastien de Dianous

Réside à Genève

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