5 juillet 2019

Un radeau

Simon et la Méduse et le Continent
Louise Emö
© Arnaud Bertereau

Après la « Spoken World Tragedy » et « Mal de crâne », la metteuse en scène et dramaturge Louise Emö continue de torturer les mots pour en tirer la substantifique moelle. Un seul-en-scène exubérant, intense et poétique, porté par l’incarnation stupéfiante de Simon Vialle.

« Simon et la Méduse et le Continent » est une allégorie des pouvoirs de l’enfance, contre les catégories préfabriquées et les discours normatifs que l’on inflige aux esprits en ébullition d’une jeunesse fragile. L’enfant Simon est-il en retard, est-il précoce ? Telle est la question que se posent les autres à son sujet. Pour échapper aux cases et aux regards inquisiteurs, Simon décide de fuguer avec Monsieur Murmure, son ami imaginaire, vers un continent irréel où tout serait plus facile. Et nous voilà embarqués dans une folle odyssée mentale, un bateau ivre sur lequel Simon tente d’échapper à Madame Méduse, métaphore de son angoisse. Comment se libérer de nos démons, se défaire de nos peurs, quand les mots s’emballent, débordent, et que personne ne semble comprendre ce qui traverse nos corps, les électrise et les transporte ?

Seul en scène, l’acteur Simon Vialle offre une performance explosive et étourdissante, empruntant les dédales mystérieux et obscurs de l’enfance et de son imagination douce-amère. Se heurtant successivement aux injonctions parentales, aux diagnostics des spécialistes et aux paroles bienveillantes et insuffisantes des amis, Simon lutte et se débat. Contre les discours des adultes qui veulent tout contrôler, surveiller et punir, il oppose le pouvoir du rêve et l’énergie folle d’un corps perclus d’angoisses et de désirs. Le comédien livre une performance prodigieuse et invraisemblable, passant de l’hystérie hurlante à la douceur craintive, d’une parole lyrique et débordante à un discours haché, fragmenté et lacunaire.

Le débit effréné de Simon Vialle, le déchaînement poétique des textes de Louise Emö, la beauté métallique des lumières conçues par Clément Longueville : tout nous emporte dans ce spectacle qui fait résonner les cris enfouis et les rêves dérobés en chacun de nous. Quand les mots de Louise percutent le corps de Simon, c’est une déflagration. Un spectacle insolite, qui pulvérise les codes et déstabilise le spectateur.

Florence Filippi

Florence Filippi

Florence Filippi est maîtresse de conférences en Etudes théâtrales à l'Université de Rouen.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Florence Filippi

Chair fraîche

Avec « Flesh », la compagnie belge Still Life poursuit l’expérience d’un théâtre sans paroles, articulé en quatre saynètes pour quatre interprètes – Muriel Legrand, Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola et Jonas Wertz – qui embarquent le spectateur dans l’énergie de leurs silences. Dans la pure tradition des lazzi, la pièce nous plonge
15 juillet 2022

Via Injabulo

Spécialiste du pantsula, danse urbaine des townships d’Afrique du Sud, la compagnie Via Katlehong a invité les deux chorégraphes Marco da Silva Ferreira et Amala Dianor à imaginer deux pièces de trente minutes : « Form Informs » et « Emaphakathini ». Les huit danseurs au plateau nous emportent dans leurs séquences saccadées, riches d’influences
12 juillet 2022

Douce transe

Avec « La Tendresse », Julie Berès ébranle de nouveau les stéréotypes de genre, dans une partition co-écrite avec Alice Zeniter, Kevin Keiss et Lisa Guèz, à partir des témoignages de jeunes hommes interrogés sur leur rapport à la virilité. Cette pièce chorale est incarnée par sept comédiens (Junior Bosila,
8 avril 2022

Danser maintenant

Un plateau nu, une salle trop grande, trop vide. Comme toutes les créations du moment, le spectacle se joue sans public, ou presque, et les danseurs doivent se livrer au non-sens d’une performance sans témoins. Cette absence résonne de façon d’autant plus absurde pour cette pièce de Christian et François
19 janvier 2021

DañsFabrik, festival de Brest

Temps fort du calendrier culturel brestois, le festival DañsFabrik s’est déployé cette année du 2 au 7 mars dans les principaux espaces culturels de la ville, donnant la part belle à la scène performative belge et au dialogue entre la danse et les arts plastiques. D’apparence composite, la programmation de
10 mars 2020