30 novembre 2019

Une métamorphose ratée est quand même une métamorphose

Linda Vista
Tracy Letts | Dominique Pitoiset
DR

Avant même de savoir à quoi « Linda Vista » renvoie – à un quartier de San Diego dans la pièce de Tracy Letts, mais ça pourrait aussi désigner un hôtel, une station balnéaire ou un lotissement aseptisé – on pressent toute la dose de mensonge, de promesse déçue contenus dans ces deux termes. Presque léger à force d’ironie tragique, le titre la pièce semble à lui seul raconter tous les vains efforts que font les hommes et leurs slogans pour tenter de contrer le magma de déceptions qu’est la vie. C’est ce lent déclin, celui de l’âge et des désillusions diverses, que ressent Wheeler, la cinquantaine bougonne, récemment divorcé, lucide et cynique, redoutant par-dessus tout d’être pris pour ce qu’il abhorre : un vieux con, draguant des jeunes filles en chemise hawaïenne et mojito au bord de la piscine de son lotissement. Wheeler est, au contraire, hyper-conscient de ce qu’il est, et c’est sa lucidité qui le rend à fois désabusé et attachant. Réticent à tout volontarisme factice pour tenter d’aller mieux, il finit par voir sa morne routine bouleversée par la présence de deux femmes. La pièce déploie alors le renouveau inattendu du quinquagénaire, son mélange de retour d’entrain et d’échec à venir. Si la mise en scène de Dominique Pitoiset est par moment un peu laborieuse, on finit par se laisser charmer par la personnalité de ce Wheeler, intéressant parce que non évidemment sympathique, plutôt white priviledged plaintif, qui finit par gagner en épaisseur à force de se laisser ballotter par des états contraires. La pièce rend assez bien compte -peut-être aussi fallait-il ces « longueurs »- du jeu d’éloignement et de retour à soi qui s’orchestre dans toute rencontre (en particulier amoureuse). Le texte, efficace, suggère que toute transformation, même soldée par un échec, reste une (re)mise en mouvement des affects, donc une mise en mouvement tout court, communiquant ainsi à l’être le dynamisme existentiel sans quoi la vie n’est pas supportable. C’est ce passage d’une crise à une autre, de l’ennui morne à l’agitation psychique et physique de ce quinqua désabusé, et surtout le jeu du comédien Jan Hammenecker présent sur scène sans interruption pendant les 2h40 du spectacle, qui maintient l’intérêt. Évoluant entre des lieux toujours clos (appartement de Wheeler, restaurant chinois, magasin de photo), les décors évoquent habilement le sentiment d’impasse dans lequel celui-ci se trouve, tout en suggérant aussi le désir d’imperméabilité à l’égard d’un monde extérieur que l’époque provoque. La pièce dose assez bien le rapport aux questions politiques, traitées indirectement, à travers des écrans ou des dialogues qui, mettant en scène l’incompréhension des  échanges entre  hommes et femmes, restituent assez bien quelque chose de l’ère #Metoo.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

Il est venu le temps de partir

Frollo extirpe une crotte de nez d’une chimère de Notre-Dame et la fourre dans sa bouche, beugle un c’est plein de protéines ponctué d’un gros rire gras. Tout est à l’avenant. Le sonneur de cloches et la bohémienne sont martyrisés dans cette mise en scène très patricksebastiengaze qui semble prendre
5 mai 2026

Pate patouille

« Mais !!!! Ce sont des enfants sur scène !!!! » Explosif étonnement sonore de mon assistante critique et d’un de ses copains, qui n’en reviennent pas de l’irruption de leurs semblables sur le grand plateau nu du Centquatre. Ce qui frappe, à bien y regarder, ce n’est pas tant que dix
1 mai 2026

Dunkerquiser le cirque

FANFARE (Experience) ÉLECTRIQUE fait au cirque ce que Dunkerque fait au carnaval : répandre, dans les formes établies, une énergie poiscailleuse et burlesque, franc-tireuse et braillarde, lacérant tous les numéros classiques du cirque (trapèze, monocycle, diabolo etc.) d’une bosse grosse dose d’unheimliche. C’est beau, bizarre et extrêmement joyeux. La troupe
25 mars 2026

L’évanescence des cailloux

Spectacle-haiku, inspiré d’un conte des frères Grimm, 3 plumes repose sur une épure : du vide, des plumes, des tentatives. Un petit garçon, Marcello, à la présence lunaire et silencieuse tente de retrouver ses chaussures qui se sont fait la malle ; de traverser un ruisseau, sur des cailloux en
4 mars 2026

Oliver Twerk

Entre l’expressionnisme tendre de Charlie Chaplin et les grimaces au grand angle de Caro et Jeunet, il y a un univers commun, burlesque, noir et humain qu’il me tarde de faire découvrir à mon assistante critique de 5 ans. Intuition que cette mise en scène très broadway d’Oliver Twist, ambiance
3 mars 2026