24 février 2020

Viva Lisaboa !

Bruegel
Lisaboa Houbrechts
(c) Kurt Van der Elst

Pour sa nouvelle création, la nouvelle star du théâtre flamand Lisaboa Houbrechts a choisi de partir d’un tableau de Brueghel l’Ancien, « Dulle Griet » (ou « Margot la Folle »),  dans un spectacle mêlant chant et théâtre au moins aussi dense que l’oeuvre qui l’a inspirée.

Sur scène, c’est la bouche de l’Enfer, une remontée macabre des conflits qui émaillent l’histoire des humains que Margot traverse à contre-courant, croisant Athéna, la Vierge Marie ou Elisabeth I à la recherche de son créateur qui pourrait, enfin, lui donner le sens de tout ça. Lisaboa Houbrechts, avec malice, retourne totalement le propos de départ du tableau de Brueghel, hautement misogyne, où Margot prend la tête d’une armée de femmes qu’on imagine fort bruyantes qui partent piller les Enfers. Et si c’est le peintre flamand qui a l’honneur de donner son nom au spectacle, il ne s’agit pas tant de parler de lui que de parler d’elles. Elles, ce sont ces femmes qu’on essaye à tout prix d’effacer de l’Histoire, celles à qui on donne le mauvais rôle, qu’on traite d’hystériques ou d’hommasses parce qu’elles ne tiennent pas dans le carcan de la féminité. Celles, aussi, qui voudraient juste pouvoir exister tranquillement sans qu’on vienne les emmerder. Ainsi c’est l’occasion pour Lisaboa Houbrechts de réhabiliter Maycken Verhulst, belle-mère de Brueghel et peintresse condamnée à ne peindre qu’à l’aquarelle. L’aquarelle, ce medium féminin car délicat et condamnant Verhulst à l’oubli de par sa fragilité. Verulst qui peint, Brueghel qu’on honore, c’est un condensé de l’histoire de l’art vue par le prisme féminin.

Avec une mise en scène qui tend vers l’excès et le guignol, ne rechignant pas occasionnellement à lancer une blague douteuse, Lisaboa Brechts s’inscrit dans une certaine tradition flamande des dernières décennies dont les plus célèbres représentants de notre côté de la frontière sont Jan Fabre et Jan Lauwers. Des hommes, donc. Et si la densité de l’oeuvre a pu nous laisser sur le côté par moments, on doit avouer qu’il est réjouissant de voir une femme s’emparer de codes masculins, assertant ainsi son propos tout aussi bien sur le fond que sur la forme.

Audrey Santacroce

Audrey Santacroce

Rédactrice culturelle.

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