11 février 2020

DIRE : les femmes s’en mêlent

(c) Willy Vainqueur

Portée par Marie Didier, directrice de la Rose des vents-Scène nationale de Lille Métropole, et Aurélie Olivier, directrice de Littérature, etc., la 1re édition du festival DIRE s’est tenue à Villeneuve-d’Ascq du 22 janvier au 2 février dernier.

Si l’installation poétique de Julie Gilbert « La Bibliothèque sonore des femmes » était en accès libre dans l’enceinte de la Rose des vents dès le 22 janvier, permettant à tout un chacun de décrocher un vieux téléphone en bakélite pour écouter Susan Sontag, Ingeborg Bachmann ou Christine de Pizan racontée par des autrices et comédiennes — choix qui se révélera annonciateur du reste de la programmation du festival, qui fait la part belle aux artistes féminines —, c’est le week-end du 31 janvier que se concentrait le reste des réjouissances. Un week-end coup de poing, où la plupart des propositions étaient en entrée libre afin de permettre au maximum de gens de pousser la porte du théâtre et de la médiathèque et de découvrir une autrice ou un auteur.

Inaugurer le week-end avec au programme « Le Ménage dans la peau », de Rébecca Chaillon, et « Viril », par Béatrice Dalle, Virginie Despentes et Casey, est plus qu’un simple geste de programmation ou une volonté du bon coup (amener Virginie Despentes sur scène, c’est salle comble à coup sûr) : c’est une déclaration politique. C’est amener le public à écouter des choses qui vont lui donner des billes pour déconstruire ses préjugés au sujet des femmes, au sujet des lesbiennes, qui, pour Monique Wittig, n’étaient justement pas des femmes, au sujet des femmes racisées. C’est ouvrir une porte sur l’intersectionnalité, qui, si elle est très présente dans certains milieux militants, est encore volontairement mise de côté par toute une branche du féminisme mainstream. C’est le même mécanisme qui clôt, d’ailleurs, le festival, avec « Du sale ! ». Ouvrir le festival avec Rébecca Chaillon, le fermer avec Laetitia Kerfa et Janice Bieleu, c’est mettre enfin sur le devant de la scène des femmes que le milieu théâtral a encore beaucoup trop de mal à admettre en son sein : des femmes non blanches.

Par cette porte ouverte se sont succédé des artistes moins connues mais ayant chacune une veine bien distincte. On a entendu Amandine Dhée parler de sexualité féminine et de maternité, de sexualité féminine et de corps féminin vieillissant aussi. A-t-on encore droit au désir passé la cinquantaine ? La soixantaine ? Et encore après ? Est-ce que ça existe même si on n’en parle jamais ? À travers une lecture musicale de son dernier livre, « À mains nues », Amandine Dhée — qui avait, le matin même, animé un atelier d’écriture autour de la philosophe Simone Weil — s’interroge sur l’influence de la société, à travers les médias comme au sein de la famille ou des groupes d’ami·e·s, sur la sexualité des femmes. Une réflexion qu’elle avait déjà amorcée avec « La Femme brouillon », son précédent roman.

On a entendu Anna Serra dire ses « Poésies pulsées » après avoir brûlé de la sauge. Comme une chamane, la poétesse fait vibrer et résonner les sons à la recherche d’une forme de transe. Malgré une volonté que l’on imagine d’éloigner la poésie du sens pour la rapprocher de quelque chose qui soit en prise directe avec une corporalité pure, il nous fut difficile de lâcher prise et de se laisser embarquer, cherchant à tout prix — et sans doute à tort — un point d’appui pour intellectualiser quelque chose qui demandait à ne pas l’être.

On a entendu et aimé, beaucoup, Bérangère Pétrault, qui lit d’une voix aiguë un texte écrit avec un couteau. Faussement classique, faussement naïve, Bérangère Pétrault évoque ce papa qui fait de nous des éternelles petites filles. Comme toutes les éternelles petites filles dont le cœur est à papa, ça cogne en dedans, ça tranche, c’est violent, une éternelle petite fille. « Autodéfenses », c’est le fruit des amours imaginaires de Marilyn Monroe et de Chloé Delaume, un petit précis acide de cruauté déguisé en déclaration d’amour au père.

Pour ne pas être taxée de sexisme inversé — rappel : ça n’existe pas —, admettons qu’au milieu des femmes on a aussi découvert avec passion Simon Allonneau. Skater, joueur de poker en ligne, poète, Simon Allonneau est un auteur à part qui semble incapable de jouer le jeu des mondanités littéraires. Il ne joue pas : il vient, il lit, il repart. Sa poésie, simple, brute, ne s’encombre d’aucune fioriture, comme s’il avait emprunté le couteau de Bérangère Pétrault pour tailler jusqu’à l’os. Il est le contraire d’un petit malin, et son refus d’établir une connivence avec le public qui l’écoute, sa diction presque bressonienne laissent ceux et celles qui l’écoutent décider par et pour eux-mêmes si Simon Allonneau est un virtuose du deuxième degré ou d’un premier degré désarmant. « Comme je n’ai pas d’éponge, j’essuie toujours la table avec le même roman », écrit-il. Car tout cela n’est que littérature, et il est grand temps d’arrêter de se prendre au sérieux.

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