13 octobre 2020

Dramaaaaaa

Jeanne Dark
Marion Siéfert
© Matthieu Bareyre

« Jeanne Dark » est un spectacle qui ne se déroule pas sous nos yeux. La communauté Instagram pour laquelle il se joue chaque soir, défilé de pseudonymes à la fois spectateurs et acteurs d’un « live » dramatique, est la seule à en profiter pleinement. Certain.e.s diront alors que la métamorphose de Jeanne est bien plus poignante sur écran, table de filtres maquillants où l’illusion opère. Mais rien ne remplacera l’expérience sidérante que la performance produit physiquement, dans l’instant toujours spectralisé de la représentation. Un malaise inédit, dévastant et nécessaire, provoqué par un geste très inscrit dans l’air du temps (combien de jeunes filles n’avons-nous pas vues, au théâtre comme au cinéma, se perdre et se trouver dans la jungle des réseaux ?) mais transcendé par la théâtralité passionnante de Marion Siéfert, qui réussit toujours à faire dispositif.

Dramaturgiquement d’abord, l’histoire à la fois édifiante et banale de Jeanne ne tombe jamais dans un naturalisme apitoyant, grâce à une écriture discrètement littéraire qui rebrosse sa biographie malheureuse. Scénographiquement et techniquement ensuite, la juxtaposition des écrans connectés (où le visage trentenaire et juvénile de Jeanne est rendu lisible) avec le cadre du tournage (parallélépipède en bâche blanche où la jeune femme n’est que silhouette) produit un vertige insurmontable. Happé sans cesse par les écrans disposés à la lisière du plateau, le regard du spectateur se décentre et délaisse physiquement l’espace du drame. Le dark « dramaaaaaa » de l’adolescente (comme l’écrit l’une des spectatrices connectées) nous échappe et finit presque par nous indifférer. Car celle qui nous passionne davantage, c’est bien cette tragicomédie performative très shakespearienne qui se joue sur l’écran. Ce fatras incessant de messages, de smileys, de réactions naïves et empathiques (« Je hais déjà ton père »), ingrates et tyranniques (« Voilà l’hystérique de Charcot »), surréalistes (« Mon nez crache du multifruit ») et parfois poétiques (« Tu as la souplesse des étoiles »), dialogues parallèles d’un collectif anonyme qui s’écrivent en direct. L’exploit de Marion Siéfert est alors de nous rendre à la fois critiques (toujours distants de l’illusion) et parfaitement aveugles. Analystes sidérés par le grand théâtre insensible d’Instagram, nous n’échappons jamais à la désaffection tragique qu’elle met en scène. Depuis notre fauteuil, téléphone éteint, nous cédons nous aussi au confort du virtuel, à cette écoute aussi active qu’irresponsable, à cette présence-absence qui nous coupe trop souvent du drame.

Peut-être aurions-nous préféré que cette nouvelle Jeanne (incroyable Helena de Laurens) ne soit pas aussi désarmante. Rien dans son histoire, qui s’achève par le retour tyrannique d’une mère pieuse, aveugle aux désirs refoulés de sa fille, ne vient transgresser les lois médiatiques. L’hégémonie du réseau social n’est jamais démentie : Instagram reste l’espace utopique ou dystopique des libérations éphémères. Les incartades corporelles de Jeanne (sur Billie Eilish ou Émile & Images) sont trop vite désavouées. Les internautes, qui réalisent finalement que tout cela n’était qu’un rêve théâtral, assistent à la énième tragédie d’une jeune fille harcelée et corsetée. Qu’en restera-t-il au fond : une simple sidération d’avoir été dupes et pétrifiés par la fiction, sans autre forme de procès théâtral. Trop impuissante malgré son bras de fer (accessoire assez gadget), l’héroïne de Marion Siéfert ne provoque pas de réel dissensus politique. Peut-être aurait-il fallu, par exemple, que son langage finisse par devenir poétique et irréaliste, qu’il fende la sphère instagrameuse de sa mythologie guérillère. Cette réserve dramaturgique mise à part, saluons encore le geste fulgurant de Marion Siéfert. Avoir placé le théâtre sous l’égide du theatrum mundi androïdique était un pari risqué, qui doit maintenant ouvrir la voie à d’autres explorations scéniques pour en affronter réellement les conséquences.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

Pantomime négative

Pierrot a toujours son costume blanc mais devient de plus en plus sombre au fond du XIXe siècle. Cette pantomime décadente, Arthur Schnitzler la négativise encore plus en 1910 avec Le Voile de Pierrette, métaphore d’une modernité violente et d’une innocence bernée qu’incarne un argument sommaire : Pierrette est promise
17 janvier 2026

Être homme à la barbe des gens

Bien rares sont les revitalisations des classiques qui, comme celle-ci, sont de vrais gestes esthétiques et dramaturgiques. Fluos qui valsent, sonnets rédigés sur Mac, femmes en survet, aspis sans fils qui détalcquent les vieux pantins masculins : ces Femmes savantes façon Emma Dante font craindre un moment la naïve actualisation
16 janvier 2026

J’ai bien l’impression qu’on se ressemble

Les spectacles de Pommerat ont souvent guigné l’étrange mais n’y sont jamais complètement entrés.  C’est chose faite avec ces Petites Filles modernes (titre provisoire) dans lequel l’auteur de spectacles prend un double risque. D’abord celui de la fantasmagorie, d’un espace-temps relié à l’imaginaire rebelle de ses deux protagonistes, à leur
9 janvier 2026

Louis, un mec en or

Pour les ados innocent·e·s que nous étions à sa création en 2005, ce retour du « Roi Soleil » façon Ouali-Attia était l’occasion d’enfin comprendre ce que raconte – entre ces hymnes d’apprentissage (« Être à la hauteur ») et ses pommes d’amour (« Je fais de toi mon essentiel
17 décembre 2025

Creuzevault sans son double

Les férus du théâtre bordéliquement stimulant de Sylvain Creuzevault (celui des « Démons », du « Capitale et son singe », du « Grand Inquisiteur »…) – moins adeptes de ses tracés plus lisibles dans des romans monstres (« Les Frères Karamazov », « L’Esthétique de la résistance ») –
4 décembre 2025