23 mars 2020

Ecce Houmous

The Jewish Hour
Yuval Rozman
DR

« Pas Jewish shower non ! » précise la présentatrice bordélique d’une émission de radio consacrée à la vie du peuple élu, enregistrée en direct de Netanya, destination phare des français nouvellement israéliens – alya en poche, zèle en prime. Ce spectacle est bien une douche, un jet ultra-puissant d’humour jouissif et de gravité latente sortant d’un robinet déchaîné passant inopinément du chaud au froid : la violence monte, s’insinue sur fond de scènes hilarantes, de clichés tirés jusqu’à l’absurde, et finit, sans qu’on la voie venir, par exploser avec la radicalité de ce qui obsède et macère au fond d’un être (et d’un pays). Il faut dire que Yuval Rozman aborde une des questions les plus polémiques, aussi pesante que talmudique, aussi impossible que constamment reprise : qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ? Juif en France ? Israélien ? Crée au Phénix de Valenciennes, dans le cadre du Festival Cabaret de Curiosités, « The Jewish Hour » est d’une densité torrentielle, faisant se succéder à un rythme effréné les différentes figures d’un judaïsme multiple, spirituel, social, intellectuel (un rabbin, un athlète juif ukrainien, BHL en inénarrable gros dégueulasse), plongeant avec une liberté caustique et l’air d’en avoir totalement rien à foutre dans la centrifugeuse des clichés (appels au don exorbitants, chants caricaturalement prosélytes), laissant son spectateur rincé par une hallucinante amplitude de sentiments : on pleure de rire (l’interprétation de BHL par le comédien Gael Sall est la chose la plus drôle qu’on aie vu au théâtre depuis très longtemps), puis, entre deux hoquets, on se raidit, glacé par l’irruption de la violence, celle d’abord, d’un BHL qui réduit à néant la présentatrice, littéralement défaite, puis, plus profondément, celle qui noue le metteur en scène à son pays d’origine, Israël, et qui culmine dans un déchaînement d’insultes projetées sur écran. Le rire de « The Jewish Hour » est protéiforme : hystérique et nerveux chez la présentatrice radio – qui assiste au déraillement en direct et totalement no limit de son émission suite à l’arrivée d’un BHL rotant et se baffrant de chamallow entre deux remarques prosélytes sur Rashi -, il est ce qui permet d’introduire la violence, la condition pour ne pas l’édulcorer. Sur les corps, dans les mots, la violence est puissante. Elle et le rire s’exacerbent dans une proximité malaisante, et l’insolence potache avec laquelle metteur en scène et comédiens traitent des questions abyssales et douloureuses est totalement jubilatoire.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

Protocole amphibie

Le risque est grand d’esthétiser la mort, d’ensevelir sa crudité sous la beauté plastique. Sans doute est-ce refus d’édulcorer non pas tant la mort que ce qui la précède, la « fin de vie » – expression consacrée, substantivée, juridicisée, qui, comme telle, n’est pas sans déréaliser l’horreur de l’agonie, qui
11 juillet 2026

Flânerie en flanterie

DR Quelle autre pâtisserie que le flan possède un tel capital sympathie ? Honnête et sans prétention, calant l’estomac, auréolé d’un soupçon de plaisir régressif, sans compter son charme rétro-vintage qui lui assure sa hype absolue, le flan est au dessert sucré ce que le wombat est à l’animal :
11 juillet 2026

Vénérer Saint Latex

Avertissement méthodologique : on n’a pas envie de dire du mal d’un spectacle prônant la tolérance, faisant connaître la mission progressiste des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, ce foyer queer de militants LGBT+ portant l’habit de nonne, né à San Francisco dans les années 1980, luttant avec l’extravagance du drag
25 mai 2026

Il est venu le temps de partir

Frollo extirpe une crotte de nez d’une chimère de Notre-Dame et la fourre dans sa bouche, beugle un c’est plein de protéines ponctué d’un gros rire gras. Tout est à l’avenant. Le sonneur de cloches et la bohémienne sont martyrisés dans cette mise en scène très patricksebastiengaze qui semble prendre
5 mai 2026

Pate patouille

« Mais !!!! Ce sont des enfants sur scène !!!! » Explosif étonnement sonore de mon assistante critique et d’un de ses copains, qui n’en reviennent pas de l’irruption de leurs semblables sur le grand plateau nu du Centquatre. Ce qui frappe, à bien y regarder, ce n’est pas tant que dix
1 mai 2026