24 janvier 2020

Fin du moi

Olivier Masson doit-il mourir ?
François Hien | Arthur Fourcade | Estelle Clément-Bealem | Kathleen Dol | Lucile Paysant
DR

Par l’origine de leurs fonds, les théâtres publics se doivent d’entretenir le patrimoine, d’interroger les évolutions du sentiment d’appartenance au sein d’une communauté (suivant des modalités diverses et, pourquoi pas, critiques ou postmodernes). Il convient de même qu’ils appuient les risques pris par la recherche – ces productions transgressant les codes, déstabilisant le public et peinant à assembler de suffisantes recettes. Il est, cependant, une troisième mission, une forme d’héritage athénien consistant à faire de la scène un médium participant de l’éducation civique : tel nous semble l’intérêt d’« Olivier Masson doit-il mourir ? ».

Inspiré par la sensible et dépiteuse affaire Vincent Lambert, la dernière création de la compagnie L’Harmonie Communale a l’intelligence de s’en distancer, de l’augmenter pour donner plus d’acuité aux dilemmes du réel et en révéler le potentiel théâtral. La distance voulue tient en effet moins à une pudeur – nullement absente pour autant – qu’à la révélation de ce potentiel. Ainsi le rideau qui puise aux sources du vocabulaire hospitalier aussi bien qu’à celui de la scène. Ainsi le reste du décor constitué de quelques modules mobiles qui dessinent un tribunal, une clinique ou un confessionnal sans jamais tomber dans le naturalisme. Ainsi, enfin, les personnages du drame interprétés alternativement par cinq jeunes comédiens (inégaux mais tous investis), s’échangeant robes d’avocat et veston ou filant dans une coulisse laissée à vue. La partition signée François Hien sait jouer de cette distribution flottante, de la superposition des plans, de ce trouble dans la convention qu’une réplique soudaine vient, un instant, trahir.

Dans ce jeu mobile des identités s’épanouit « l’imagination empathique » (Martha C. Nussbaum) de l’assistance, s’affine le perspectivisme des opinions. Le théâtre travaille alors la citoyenneté du public dont la condition tient précisément à l’aptitude à regarder le monde en se décentrant. De cette faculté dépend notre manière d’envisager nos semblables : les considérera-t-on comme de simples moyens instrumentalisables ? Les réduira-t-on à des entités abstraites et indiscernables ? Ou les regarderons-nous comme des fins en soi, des êtres dotés d’une vie intérieure d’une certaine complexité ? François Hien et sa bande nous donnent à éprouver le réel, tour à tour en juré, en mère, en épouse, en aidant. En victime, aussi bien. Une victime qui, malgré sa prostration morbide, se révèle elle-même capable de contrefaire son état et de contribuer ainsi à la théâtralité diffuse.

Tandis que prend fin cette fable interrogeant les confins du moi, les contentions de la loyauté et les soubassements de la dignité, la troupe interrompt les saluts pour dénoncer la réforme des retraites, incitant les présents – dans une intervention argumentée et dépassionnée – à la convergence des buts (« fin du mois », « fin du monde »). Bras ballants, les comédiens retrouvent alors leur identité civile – comme lorsqu’ils nous accueillaient avant le drame, sur les marges du plateau. Il n’est pas d’emploi plus noble que celui d’homme, écrivait déjà Rousseau.

 

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

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