24 janvier 2020

How it feels to be free

Le silence et la peur
David Geselson
@ Simon Gosselin

Pourquoi Nina Simone est devenue ces derniers temps une image dramaturgique plébiscitée ? De David Lescot à Anne Bouvier en passant par Jérôme Richer, les derniers mois ont vu une figure devenir un personnage comme si le théâtre s’était soudain choisi une chanteuse militante afro-américaine descendante des Cherokees comme porte-drapeau de tous nos combats occidentalo-contemporains, une convergence des luttes incarnée par une égérie noire, fragile mais habitée par la fièvre.

David Geselson est l’un des metteurs en scène les plus pertinents du moment car il parvient à imposer, dans la douceur, un mélange de faits historiques et de trajectoires personnelles avec un sens aigu du plateau ; il sait créer des images sensibles sans démonstration et donne avec humilité et bienveillance une leçon de théâtre à chacune de ses créations. Déjà dans « En route-Kaddish » (création en 2014), cet enchevêtrement d’H(h)istoires et de fictions avait séduit par l’élégance du propos et la qualité – sculptée, envahissante – de l’émotion due notamment à la présence solaire d’Elios Noël. Puis dans le remarquable « Doreen » (création en 2016), il tutoyait la grâce avec Laure Mathis à ses côtés et tous les dieux du théâtre derrière eux.

Dans ce dernier opus, changement d’échelle, la lutte politique chasse l’intime aux marges et le déploiement du discours gagne sur l’intériorité des sentiments. Le terrain est miné, les accusations d’appropriations culturelles tapies dans un coin; l’époque nécessite moult précautions pour ne pas déclencher les ires qui, même si elles s’entendent, nient parfois le fond du propos à trop bloquer sur des choix formels. Aux grands mots, une grande forme : à ses traditionnelles réunions bipartites, le metteur en scène invite sur scène trois acteurs afro-américains et assume cette distribution hybride. Les langues maternelles de chacun résonnent, n’empêchent pas les dialogues et ancrent les préoccupations dans le sol. La scénographie fluide, chaleureuse enfilade d’intérieurs, intègre comme élément exogène un tapis de terre fraîche en avant scène, humus nourricier des prises de parole à venir, lieu de mémoire de tous les ancêtres. La confrontation de deux types de jeu intrinsèquement différents surprend d’abord ; au presque rien très « Nouvelle vague » des deux Français, se dresse l’affirmation figurée du jeu américain comme si déjà, dans les singularités mêmes des acteurs, se glissent les intentions guerrières de Geselson. Car tout ici est une histoire de cicatrices, de violence sourde, de folie qui guette puisqu’elle semble être la solution au poids transgénérationnel décidément trop pénible à supporter. C’est Bach qui va accompagner ce parcours de vie, et dans la si sensible scène inaugurale (Laure Mathis s’adresse au public dans une simplicité sublime), nous rêverons tous d’être synesthètes et comprendrons par l’anecdote, l’importance vitale des histoires racontées par ceux que l’on aime. Nina perdra le fil de sa vie et des histoires qui lui tiennent à cœur et finira seule, loin de ses racines, déchue de l’aura (Walter Benjamin n’est jamais très loin), vidée de sa moelle.

Bouleversant la chronologie comme la cohérence interne de sa proposition scénique, le metteur en scène nous accompagne discrètement dans cette épopée inconfortable, exposés à l’expression brute du mal-être d’une femme (le jeu tout en force de Dee Beasnael). Le spectateur ne peut que constater l’âpreté des liens humains, la peur qui empêche d’être libre et le trop lourd tombeau que l’histoire laisse sur les épaules de ceux qui restent. Le temps de la lutte est venu.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Rédactrice en chef de I/O
Fondatrice du journal et Directrice de la publication
Critique et journaliste sur France Culture

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