20 mars 2020

Improvisation sur le Vent

Le vent se lève

Les commentateurs du dernier film d’animation du Japonais Hayao Miyazaki s’accordent à lui reconnaître deux influences. La première, limpide, figure dans le titre même de l’œuvre : « Le Vent se lève » – titre qui reprend un très beau vers (« Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! ») du « Cimetière marin » de Paul Valéry. La seconde influence est germanique et vient de la non moins admirable « Montagne magique » de Thomas Mann. Comme ce second chef-d’œuvre, le long métrage de Miyazaki unit la présence d’un sanatorium, de considérations éthérées échangées sur les cimes et d’éclats guerriers au loin. Notons que, significativement, l’un des personnages de Miyazaki porte le même nom que celui du héros de Mann : l’ingénieur Castorp.

C’est, pourtant, un autre lien qui nous a frappé. Reprenons l’intrigue du « Vent se lève ». Le film évoque la trajectoire d’un jeune homme, Jiro Horikoshi, ingénieur en aéronautique, passionné par son métier et bientôt amené à imaginer les futurs bombardiers de l’armée nippone – alliée des Nazis. Emane de cette trame, entre autres fils, la question des finalités de la science et des développements techniques ; or, tel est également le sujet central de « La Vie de Galilée » de Bertolt Brecht. Exilé au Danemark, apprenant la nouvelle, en 1938, de la fission de l’uranium par le physicien et chimiste Otto Hahn, l’auteur d’Augsbourg décide de transposer au seuil du XVIIe siècle les questions brûlantes de l’actualité.

La religion domine alors les esprits et le Vatican considère la science comme la fille de l’Église, sa servante. Or, l’astronome Galilée pratique l’art du doute – explorant « les causes de toutes choses » ; et ce faisant, il parvient à démontrer la validité du nouveau système du monde de Copernic. Aujourd’hui, bien sûr, l’Église ne régente plus l’action des scientifiques. Demeure, malgré tout, la question de l’enjeu de leurs travaux.

Le personnage de Galilée a la quarantaine au début de la pièce et plus de septante ans à son terme. Dans l’intervalle, son positionnement évolue : « En notre qualité d’hommes de science, affirme-t-il dans le quatrième tableau, nous n’avons pas à nous demander où peut nous mener la vérité. » Plus tard, le « seul but de la science » lui semble consister « à soulager les peines de l’existence humaine. » Hanté par l’effroi de l’entrée dans l’ère atomique, Brecht en vient à dénoncer non seulement le savoir mû par l’appât du gain ou par le service des puissants, mais également le « savoir pour le savoir ».

Revenons à présent à Jiro, le personnage du « Vent ». Miyazaki nous le rend immédiatement sympathique en soulignant sa sensibilité, son sens de la justice et cette passion pour le vol qui, lorsque Jiro en fait sa profession, combine souci technique et esthétique. La vocation du héros est ancrée dans un contexte qu’il n’a pas choisi et qu’il déplore en plusieurs circonstances ; il n’en accomplit pas moins sa mission, s’investissant sans ménager ses forces ni son amour. Aussi, par-delà ses aspects formels (fluidité rythmique de l’entame ; dessin moins inventif qu’à l’ordinaire ; son en interaction sensible avec le propos), ce film – que l’on présente comme le « testament » du cinéaste japonais – nous laisse-t-il un sentiment double : d’une part, de l’affinité pour l’éloge d’une certaine gratuité, celle d’un enthousiasme, d’une vocation que la dimension onirique vient souligner tout au long du film et, d’autre part, de l’amertume devant l’abstention du jeune inventeur.

Le moindre mérite de Miyazaki n’est certainement pas d’avoir su trouver dans le vol humain la cristallisation de ce désir d’échapper à notre ancrage existentiel, socio-historique. Mais la situation dans laquelle nous évoluons corrompt parfois nos plus vertueuses inspirations. Pour Brecht, la science nous conduira à de nouveaux tourments si elle se déploie dans l’indifférence de ses fins. Cette responsabilité que souligne le dramaturge allemand n’équivaut pas à couper les ailes des créateurs qu’ils soient scientifiques, techniciens ou artistes ; tout juste leste-t-elle leur liberté. Au terme de l’une de ses pièces plus anciennes – « Sainte Jeanne des abattoirs », Brecht nous lançait déjà un avertissement analogue : « Vos bons sentiments, que signifient-ils si rien n’en paraît en dehors ? Et votre savoir, qu’en est-il, s’il reste sans conséquences ? (…) : Souciez-vous, en quittant ce monde, non d’avoir été bons, cela ne suffit pas, mais de quitter un monde bon ! »

Notre sentiment double à l’endroit du « Vent se lève » tient peut-être tout entier à ce paradoxe : celui qui fait de la gratuité un scandale – en certaines circonstances – tout en l’inscrivant, à l’horizon du combat des Hommes, comme une finalité devant être partagée. Il est possible que le songe d’être pensée pure chanté par Valéry – en son poème – soit au cœur de ce même nœud douloureux.

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathieu Menghini

La vengeance de la louve

La récente parution de « La Chasse aux loups » aux éditions Classiques Garnier est un événement éditorial. En effet, on croyait perdu ce roman de Louise Michel initialement publié en feuilletons, en 1891. Fille naturelle d’un châtelain voltairien de la Haute-Marne, être tout d’oblations profanes, pédagogue en avance sur son temps,
29 avril 2020

Resocialiser la politique culturelle

Le sociologue et politiste Vincent Dubois parle de désocialisation quand le traitement de la culture « n’est plus le fait d’associations ou groupements constitués dans l’espace social local » et qu’il est « de moins en moins référé aux préoccupations sociales qui le fondaient à ses débuts (…). Les agents,
23 mars 2020

Se produire

Dans le cadre d’une série intitulée Around the world réalisée en 1955 pour la télévision britannique, Orson Welles se rend à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Là, il gagne la rue de Seine et franchit le seuil d’une curieuse « Akademia », celle de Raymond Duncan (le frère de la
19 mars 2020

Tutoiement de l’ombre

Percussion, sable, lumière, cuivre, cordes et corps. Tels sont les éléments de l’univers de la récente création de Maud Blandel. Dans ce mélange résistant ou ductile, chaleureux ou tempéré, organique ou friable se noue une cosmogonie essentielle, l’aurore et le crépuscule d’un monde traversé d’exultations et d’exténuations. Tout est tension
27 janvier 2020

Fin du moi

Par l’origine de leurs fonds, les théâtres publics se doivent d’entretenir le patrimoine, d’interroger les évolutions du sentiment d’appartenance au sein d’une communauté (suivant des modalités diverses et, pourquoi pas, critiques ou postmodernes). Il convient de même qu’ils appuient les risques pris par la recherche – ces productions transgressant les
24 janvier 2020