15 janvier 2020

La haine

Le 20 Novembre
Lars Norén | Cyril Cotinaut | David Ayala | Samuel Charieras
(c) Nino

On ne présente plus le texte de Lars Norén, devenu un classique contemporain de l’écriture du mal-être adolescent tendance asphyxie nordique : « Le 20 novembre », référence en matière de cri de haine d’un jeune d’aujourd’hui, glaçant de normalité, biberonné à la violence banale, aussitôt digérée en sang-froid assassin. La réussite de la proposition de Samuel Charieras, qui interprète Sebastian, meurtrier en gestation, tient à un corps, le sien, à la nervosité voûtée qu’il lui imprime, à ses joues creuses et à son regard d’écorché vif qui composent la silhouette du malaise. Le comédien donne à voir physiquement le magma de haine qui précède le découpage en mots. Dans l’obscurité blafarde de la scène, il égrène la litanie pétrie de souffrance et de ressentiment du protagoniste, donnant à celui-ci une incarnation plus fragile que guerrière. Sur scène, une structure en forme de cube évoque l’étau psychique de Sebastian, son horizon réduit – celui de sa vie qu’il juge « ratée ». Un dispositif ingénieux qui, par le jeu mobile des panneaux, compose des angles, des coins, dans lesquels Sebastian s’isole ou se cogne ; évoluant constamment entre ces panneaux (laissant voir en transparence), l’adolescent semble chercher une introuvable place, retranché derrière eux comme il l’est de sa propre existence – une déréalisation qui le mènera au massacre, seule promesse de lumière, aussi morbide soit-elle. Projetés en surimpression sur les panneaux, les dessins de l’artiste Nino composent un élément scénique original figurant la nature naïve et menaçante, puérile et ténébreuse, des fantômes qui agitent l’esprit du jeune homme : des créatures étranges au nez en forme de crayon, sortes de démons de l’écriture, alimentant et recueillant la parole du protagoniste dans ses journaux intimes, dont le texte est le contenu imaginé. Reste le texte, donc. Sans fioriture, il puise sa force dans la brutalité sans accalmie du personnage, à qui il prête des interrogations formulées si littéralement (de mémoire « mais pourquoi ne suis-je pas normal ? »), à qui il fait proférer des critiques si basiques, clichées et attendues (d’une société de consommateurs grégaires, de la cruauté des adolescents…) qu’on se lasse devant l’expression, banale, d’un sentiment d’inadaptation – qui lui ne l’est pas ; la critique de la normalité étant devenue ces dernières années, aussi commune que la normalité.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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