29 avril 2020

La vengeance de la louve

La chasse aux loups
Louise Michel

La récente parution de « La Chasse aux loups » aux éditions Classiques Garnier est un événement éditorial. En effet, on croyait perdu ce roman de Louise Michel initialement publié en feuilletons, en 1891.

Fille naturelle d’un châtelain voltairien de la Haute-Marne, être tout d’oblations profanes, pédagogue en avance sur son temps, conférencière, ambulancière, soldate de la Commune de Paris, déportée en Nouvelle-Calédonie, partisane de la révolte des Canaques, la « Vierge rouge » fut aussi un écrivain foisonnant. Outre ses poignants souvenirs (« Mémoires », 1886 ; « La Commune », 1898), Louise Michel a écrit maints poèmes, contes et romans populaires. Sa manière mêle Histoire et histoires, Eros et Thanatos, mythologie et cosmogonie. Les communards font ainsi un retour spectral dans « La Chasse aux loups » – vingt années
exactement après une « Semaine sanglante » de sinistre mémoire. Quand la réaction victorieuse truste l’écriture de l’Histoire, la littérature est l’asile des vaincus, le médium d’un contre-pouvoir, le vecteur du monde qui pourrait être.

« La Chasse aux loups » est un récit haletant. Il débute, en 1883, à Saint-Pétersbourg, par une évasion (celle d’un nihiliste russe, Ebenezer) et un assassinat (celui du chef de la police Soudeïkine). La suite nous projette dans le Londres de Jack L’éventreur – à mi-chemin entre celui, antérieur, de Charles Dickens et celui, postérieur, de George Orwell. Michel parsème son roman de fines notations politiques : ainsi pose-t-elle que la tolérance anglaise pour les idées révolutionnaires a le fâcheux don d’émousser les antagonismes comme les impatiences. Ailleurs, l’auteure note – bien avant Chaplin ou Foucault – que l’internement est la plus perfide des répressions : être tenu pour fou – mésaventure commune à Ebenezer, son protagoniste, et Michel elle-même peu avant l’écriture du roman
– est une atteinte pire encore que la mort ; elle est privation de crédibilité.

La très soigneuse édition de Claude Rétat – spécialiste de la littérature du XIXe siècle, en particulier du romantisme, de Hugo et Michelet – nous introduit précisément dans cette époque qui voit l’anarchisme gagner en violence (violence que l’on tient – comme chez Lénine plus tard – pour une contreviolence). De fait, nous sommes peu d’années avant les faits d’armes des Ravachol et autres Caserio. Rétat nous permet de mieux cerner aussi ce qui tient au contexte et ce qui est propre à la « louve noire ». Nous apprenons ainsi que les motifs de la « chasse » et des « loups » sont récurrents dans le second XIXe siècle. La chasse hante déjà les premières lignes du « Manifeste du parti communiste » tandis que la relecture de Hobbes a mis les loups humains au premier rang des métaphores militantes. L’urgence l’emporte sur la correction et la grammaire dans ce roman rageur, vengeur – électrique, même. Dans son « Dictionnaire de la Commune » de 1971, évoquant la manière de Louise Michel, le poète Bernard Noël parlait de « livres à la fois irritants et passionnants parce que faits de pièces et de morceaux, avec de longues platitudes et tout à coup des éclats, un souffle comme chez un très grand poète. »

Les dénonciations et les rêves sont lestés, ici, d’un engagement majuscule ; le tableau de la multitude ne sombre jamais dans le misérabilisme grâce une poésie et une fraternité incontestables. De cet opus d’une femme défaite mais pas à terre, on retiendra enfin l’âpre épilogue : tout révolutionnaire doit savoir mourir et savoir tuer – cette seconde science étant des deux la plus difficile.

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 30/04/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathieu Menghini

Resocialiser la politique culturelle

Le sociologue et politiste Vincent Dubois parle de désocialisation quand le traitement de la culture « n’est plus le fait d’associations ou groupements constitués dans l’espace social local » et qu’il est « de moins en moins référé aux préoccupations sociales qui le fondaient à ses débuts (…). Les agents,
23 mars 2020

Improvisation sur le Vent

Les commentateurs du dernier film d’animation du Japonais Hayao Miyazaki s’accordent à lui reconnaître deux influences. La première, limpide, figure dans le titre même de l’œuvre : « Le Vent se lève » – titre qui reprend un très beau vers (« Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre
20 mars 2020

Se produire

Dans le cadre d’une série intitulée Around the world réalisée en 1955 pour la télévision britannique, Orson Welles se rend à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Là, il gagne la rue de Seine et franchit le seuil d’une curieuse « Akademia », celle de Raymond Duncan (le frère de la
19 mars 2020

Tutoiement de l’ombre

Percussion, sable, lumière, cuivre, cordes et corps. Tels sont les éléments de l’univers de la récente création de Maud Blandel. Dans ce mélange résistant ou ductile, chaleureux ou tempéré, organique ou friable se noue une cosmogonie essentielle, l’aurore et le crépuscule d’un monde traversé d’exultations et d’exténuations. Tout est tension
27 janvier 2020

Fin du moi

Par l’origine de leurs fonds, les théâtres publics se doivent d’entretenir le patrimoine, d’interroger les évolutions du sentiment d’appartenance au sein d’une communauté (suivant des modalités diverses et, pourquoi pas, critiques ou postmodernes). Il convient de même qu’ils appuient les risques pris par la recherche – ces productions transgressant les
24 janvier 2020