5 mars 2020

La voix des Invisibles

Le Quai de Ouistreham
Florence Aubenas | Louise Vignaud
© Rémi Blasquez

Entre février et juillet 2009, la journaliste Florence Aubenas décide de quitter Paris pour se rendre à Caen, où elle n’a aucune attache, afin de mener une « expérience » : chercher anonymement du travail avec un baccalauréat en poche comme unique diplôme. Parce qu’elle annonce à Pôle Emploi n’avoir pas de voiture, pas de mari, pas de diplômes et une cinquantaine d’années, elle est classée dans les « hauts risques statistiques », ces candidats au travail qui peuvent faire baisser les chiffres de l’agence. Il est donc décidé qu’après un « stage propreté », elle travaillera comme agent d’entretien.

Louise Vignaud adapte pour la scène l’étonnant texte de Florence Aubenas et livre au spectateur le témoignage de la journaliste dans toute sa crudité et sa beauté. Magali Bonat incarne avec brio, sans jamais nous laisser le temps de reprendre notre souffle, tous ces corps fatigués, brisés, usés et maltraités, toutes ces femmes dont la voix ne dépasse pas le seuil de la porte que nous refermons derrière elle, une fois leur tâche accomplie. Elles sont là, devant nous, ces travailleuses de l’ombre. Elles envahissent le plateau, nous interpellent et nous rappellent qu’elles survivent quand nous avons oublié qu’elles vivent.

L’expérience menée par Florence Aubenas a ses limites. Elle s’interrompt le jour où elle obtient un contrat à durée indéterminée. Et l’on en vient à penser que la journaliste, en « jouant » à la chômeuse pour les besoins de son enquête, a porté atteinte à la dignité de toutes ces femmes qui ne jouent pas à être dans la précarité, mais qui jouent chaque jour leur santé et leur vie. On y pense évidemment, mais l’espace d’une seconde seulement, car toutes ces voix ont enfin pu se faire entendre grâce au travail de Florence Aubenas et elles viennent réveiller nos consciences.

Rendons hommage, pour terminer, à Louise Vignaud dont nous découvrons avec plaisir le travail et qui a su donner, par l’intelligente simplicité de sa mise en scène, toute sa force à un texte qui nous renvoie notre (in)humanité en pleine face.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

Docteur ès lettres et sciences humaines et professeur de lettres classiques en classes préparatoires aux grandes écoles.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 08/06/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

La liste de nos souvenirs

Fanny de Chaillé, dans sa nouvelle création Ultrasensibles, est allée fouiller dans la mémoire de ses jeunes comédiens afin de faire affleurer des souvenirs et des images qui, bien qu’intimes, n’en demeurent pas moins universels. Une histoire du théâtre à travers la sensibilité de celles et ceux qui le font.
30 mai 2026

Naissance d’une étoile

Frédérique Voruz s’attaque, dans Chimère, au délicat sujet de l’assistance à la procréation médicale et, pour ce faire, choisit d’opérer un saisissant détour par le conte dans un travail où humour et gravité cohabitent harmonieusement. L’échographie devient un poème et la grossesse, un miracle. En commençant cet article, me reviennent
14 mai 2026

Le sang répandu et le rire

Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du
3 avril 2026

Cris et chuchotements

Au mois de janvier, à Bordeaux, il est un rendez-vous devenu incontournable : le festival Trente Trente. Porté par Jean-Luc Terrade et la Compagnie Les Marches de l’été, le festival de la forme courte s’efforce de déranger en beauté, de provoquer, d’interpeller et nous oblige à faire un salutaire pas
26 janvier 2026

À nu

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu. Bianca, avec sa perruque flamboyante et
12 janvier 2026