2 février 2020

« Made In Antigel », la poésie du décentrement

Le Signal d’Antigel à Bernex

Par bien des aspects, Antigel s’attache à varier les formes artistiques et culturelles (ainsi de l’« Antigel Run », des travaux d’Antidote, de SHAP SHAP ou des concerts à Grand Central) afin d’ébaubir, parmi les 50 000 curieux, un public aux goûts et aux origines variées. Les « Made In Antigel » en sont peut-être la manifestation la plus éloquente — mêlant un désir de décentralisation et d’interdisciplinarité dans des dispositifs à chaque fois insoupçonnés.

Antigel est certes un festival de Genève, mais peut-être, encore plus symboliquement, autour de Genève. Car il s’agit à la fois de resserrer les liens entre la ville et son agglomération opulente, de rapprocher l’art d’un public parfois moins assidu, et de dénicher des espaces insolites : bains thermaux, piscines communales, églises, carrières, usines… Autant de lieux non-dédiés qui ont déjà accueilli des œuvres artistiques « in situ », sous la houlette d’artistes de divers horizons et médiums. En 2020, pas moins de sept projets inédits rejoignent les 60 autres propositions au fur et à mesure étendues, durant neuf ans, au sein des communes genevoises et transfrontalières. Délicat, heureusement, d’en ébaucher l’harmonie, même sur une seule année : sons et lumière, concerts et explorations, chorégraphies en plein air s’entremêleront à Genève et ailleurs pendant les trois semaines. D’ores et déjà, deux d’entre eux sont à mentionner : « Avis de tempête à l’heure bleue », un concert de post-hardcore émergeant au large des Eaux-Vives, ainsi que « Zombie Attack », un jeu de rôle au Centre commercial de Balexert, pour l’occasion ouvert (à l’exception des boutiques, on se doute pourquoi), qui met bien en lumière l’aspect ludique du format « Made In ».

Un autre enfin se tenait dans la commune de Bernex, à quelques kilomètres de Genève : le « Signal », qui se divise en deux parties différemment oniriques. D’un rendez-vous à la mairie autour d’un grand ballon de lumière, les participants, en nombre, sont conduits dans une bulle toute violette : habituellement dédiée au tennis, elle accueille ici la contrebasse électrique de Mich Gerber et la batterie d’Andi Pupato, dont les sonorités hypnotiques enfument avec grâce l’esprit d’un public de plus en plus éthéré… Comme une introduction lyrique au chemin qui suit : l’ascension, à vrai dire rapide, du coteau de Bernex — flambeaux à la main, se consumant à mesure qu’ils éclairent les champs alentours — exhume, au bout du chemin, un grand feu de joie trouant les lueurs de la nuit, dont les barils avoisinants jouent aux gardes allumés. Les torches se disséminent, avant de disparaître totalement sous les tentures d’un repas frugal qui ne ravit rien à la douceur de l’obscurité campagnarde. L’idée est simple : un concert-repas ; le lieu lui en donne la substance. Bien que ce « Made In Antigel » n’ait pas la vocation spectaculaire qu’on peut leur connaître, la soirée avance poétiquement sous les crépitements des flammes revigorantes, qu’on aurait voulu, évidemment, émancipées de toute barrière.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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