16 septembre 2020

Plus d’amour, et plus de pétrissage

À l’abordage !
Emmanuelle Bayamack-Tam | Marivaux | Clément Poirée
© Morgane Delfosse

Le quadrifrontal, élaboré par Erwan Creff pour les circonstances, fait du spectateur un marivaudeur averti. Comme souvent (de « La Dispute » de Vincey au « Jeu de l’amour » de Lambert), ce panoptique le transforme physiquement en laborantin des cœurs. Dans cet extérieur-intérieur judicieusement indéterminé, un jeune liseur (puisé dans un tableau haloté de Boucher) transparaît derrière des voiles brechtiennes. La belle troupe de Clément Poirée (dont le plaisir frôle le cabotinage) met en avant deux jeunes comédiennes totalement épatantes : Elsa Guedj (récente cheffe de chœur chez Daniel Jeanneteau) et Louise Grinberg. Elles seules font exister, dans un micro à piles de karaoké ou dans la coulée d’une moustache maquillée, le trouble qui manque cruellement à ce spectacle qui confond le tissage marivaudien avec la mécanique moliéresque, et le langage des cœurs avec la rhétorique des âmes.

La fable de Marivaux, réécrite avec Emmanuelle Bayamack-Tam, fait apparaître tous les écueils gênants de l’actualisation, quand elle n’est qu’un jeu d’échos trop lâche avec le présent. La sage communauté masculine, qui aurait pu incarner toutes les retraites utopiques (et parfois rétrogrades) des hommes contemporains, n’est ici qu’une confrérie caricaturale (emmenée par une fausse prude enguenillée qui n’emporte, dans son flamenco libérateur, que des rires gênés). Quelques élans dialectiques plutôt bien vus (la peur de devenir un homme social, le rejet des désirs électroniques…) donnent à la « secte » une profondeur dramatique trop vite délaissée, dans un troisième acte pseudo-shakespearien où les retournements artificiels étoupent tout vertige. Clément Poirée a le mérite de révolutionner sans préciosité la gestuelle graveleuse de la farce, sans parvenir à faire exister le corps féminin comme la chair sensible du drame. La faute peut-être à Marivaux lorsqu’on l’attrape comme un dramaturge de la « rhétorique » (comme Emmanuelle Bayamack-Tam dans sa note d’intention) et non comme un grand écrivain des langages.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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