22 octobre 2020

Moi, l’étranger.e dans le miroir

"L'aventure Invisible"
Marcus Lindeen
Marcus Lindeen
(c) Maya Legos

Le metteur en scène et réalisateur suédois Marcus Lindeen est aussi protéiforme en tant qu’artiste que les identités qu’il explore. Dans « L’aventure invisible », son grand thème de prédilection, l’identité, est une fois de plus disséqué et longuement mâchouillé à travers les récits extraordinaires de trois personnes ayant vécu des transformations incroyables.

Savamment placé en rond sur une scène circulaire en bois, le public s’installe de part et d’autre des trois personnages dirigés par le génie suédois. Normal, ce qu’ils vont nous raconter, c’est notre histoire à tous, à chacun, sauf qu’eux, l’ont sentie dans leur chair et ont incarné le rôle principal de leur histoire.

Atteint d’une maladie génétique rare, Jérôme Hamon a subi deux greffes de visage. Il fût ainsi surnommé « l’homme aux trois visages ». « Sept ans après ma première greffe, j’ai commencé à avoir des rougeurs, puis des lambeaux de peau tombèrent. Le temps d’arriver à l’hôpital, ma bouche était noire, je venais de faire un rejet. Il a fallu attendre six semaines pour avoir un nouveau visage, six semaines pendant lesquelles je n’avais ni bouche, ni oreilles, ni nez. » Seul au monde, l’homme sans visage se créait des réalités pour échapper à la folie. Être seul avec soi-même, à l’intérieur de son corps, sans aucune interaction ni perception extérieure, sans perdre la raison ? « Les médecins m’ont avoué que j’arrivais à la limite de ce que la nature permettrait au moment ou le greffon du jeune homme de 20 ans est arrivé. »

Fascinée par cette histoire, Jill Bolte Taylor l’interroge : « Mais à plus de 40 ans, ressembler à un jeune de 20 ans, ça vous fait quoi d’avoir ce visage ? » Scientifique spécialiste du cerveau, elle fut victime d’un AVC à 37 ans, perdant la mémoire au passage, ne sachant plus rien de ce qu’elle était, ressentait, connaissait, aimait ou détestait. « C’était une expérience vraiment exquise, je me sentais fondre dans le mur, ne faire qu’un avec l’univers, comme si mon corps devenait des millions de pixels, c’est comme ça que je me voyais dans mon miroir, en fait je faisais un AVC… » Réapprendre à parler, marcher, recréer ses souvenirs, ses premières fois. Devenir moins « conne » d’après les collègues. Être quelqu’un d’autre, mais soi quand même. Devenir étrangère à sa chrysalide. Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

A travers les cinq actes, l’artiste queer rendant hommage à la non moins queer surréaliste des années 20 Claude Cahun, interroge et raconte. D’un naturel déconcertant, la personne aux cheveux verts et à la poitrine retranchée retrace l’aventure d’une artiste bien trop en avance sur son temps. Entre récits personnels, archives photographiques et vidéos de reconstitution en noir et blanc, le public entre un peu plus dans la transformation physique des artistes à chaque acte. « Faut-il se définir en il ou elle absolument ? Les autres peuvent le faire, moi ça ne me dérange pas. » La relation à la mère évoquée dans un film dans le premier acte est « compliquée », chacune se filme, se regarde, sans parler, comme elles sont. La relation aux autres, ambigüe lorsque l’artiste parle de sa compagne, le serait-elle d’autant plus ?

Après avoir « tourné » trois fois sur cette scène circulaire, les spectateurs auront eu trois points de vue sur chacun de ces corps et de ces identités multiples. Combien d’âmes auront-elles traversé la vie sans se rencontrer ? Voilà la question qu’on se pose en sortant de cette ronde enivrante. Dieu n’avait-il pas recommandé à l’Homme, à travers Abraham, d’aller vers soi il y près de 6 000 ans ? Tous à nos Bibles !

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