27 mars 2020

Obsolescence condamnée

Steve Jobs
Alban Lefranc | Robert Cantarella
DR

L’éternel col roulé noir rentré dans son Levis, les New Balance et les lunettes rondes sont bien là : ce sont les seuls signes ostensibles qui indiquent qu’on a affaire au patron d’Apple. La marque n’est jamais évoquée, son fondateur évoque ses « machines », taxinomie qui révèle l’universalité de ce qui n’a plus besoin d’être spécifiquement nommé, et qui rapproche les objets de la firme d’une autre « machine » : celle du corps. Le texte épuré d’Alban Lefranc file la métaphore de la prolifération cancéreuse. Les iBook, iPhone, iPad de la marque pullulent, les cellules pancréatiques malades de leur créateur aussi. L’homme visionnaire refuse une seule vision : celle de sa mort, proche. Le texte est glaçant et remarquable. Il court le long d’une ligne pure, celle de la fatalité. Noue les nuances de l’homme, ex baba-cool devenu tyrannique et mégalomane, paranoïaque et obsédé par son régime à base de carottes, rendu soudain fragile par l’imminence de la mort, mis à nu par sa propre obsolescence. En contrepoint de sa présence continue, des figures condamnées à l’effacement : sa femme, assise dans le fond de la scène, muette. Son assistant et souffre-douleur, Dave, étrange présence, beauf et poétique, dont émanent des chants sombres et des moments musicaux. Nicolas Maury incarne Steve Jobs avec un magnétisme ambigu. Précieux et grandiloquent au départ – pourquoi une telle déclamation du texte, une direction d’acteur aussi datée ? – son ton singulier finit par habiter l’espace – l’immense scène voûtée du Manège de Maubeuge, où le spectacle a été créé dans le cadre du festival Cabaret de Curiosités de Valenciennes. L’espace est vide. Subsiste, au premier plan, un tas de glace compacte. Quelques bruissements de cristaux qui s’effritent. L’entropie règne. Steve Job tourne autour, se déshabille, met à nu son corps traître. La mise en scène de Robert Cantarella est faussement minimale. Elle déploie un jeu de contrastes entre la scène et le hors-champ : entre le dénuement de l’homme, réduit à l’expérience la plus primordiale – la terreur devant la mort – et la profusion industrielle et financière dont il est l’origine ; entre l’épure de la marque Apple et le jeu affecté de Nicolas Maury ; entre l’intelligence de Steve Jobs et la vulgarité de Dave. Les moments chantés semblent maladroits, la mise en scène surannée. Est-ce délibéré ? Quelque chose cloche, débloque, embarrasse, sans qu’on sache bien ce qui relève d’une volonté dramaturgique ou pas. Peu importe, quelque chose se passe. L’atmosphère se leste progressivement d’une pesanteur suffocante. Le spectacle s’amplifie alors des pouvoirs de son héros éponyme, en suscitant malaise et fascination ambiguë.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°118

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