2 mars 2020

On ne va nulle part en battant des nageoires

WET° 5
© Abigail Auperin

L’émergence artistique ne serait-elle qu’une jeune algue engloutie, prisonnière de la logique festivalière souvent infantilisante qui la maintient en surface ? L’ensemble du Théâtre Olympia (JTRC) filerait-il la métaphore en disséquant cette immense sirène immobile, rêvant du grand théâtre des hommes, qui lui sert d’emblème cette année ? Rien n’est moins sûr, puisque dans le cadre du WET° (lancé par Jacques Vincey en 2016), toute la jeune équipe est à la fois programmatrice et actrice de l’événement (les cinq comédien.ne.s initiant lors de cette édition un spectacle itinérant avec Vanasay Khamphommala, artiste associé). Ne cessant d’accompagner « les prémices et les promesses » (comme le stipule son premier manifeste visible sur le site du T°), le WET° n’est plus un bel aquarium de têtards prometteurs, mais une reverdie printanière incontournable où se pressent des programmateurs européens, bien plus stimulante et bienveillante que certains festivals branchouilles et concurrentiels.

Plus riche et plus éclectique que jamais, la programmation de cette 5e édition dispersera dix créations dans cinq lieux culturels de la ville et, preuve de son ampleur quasi avignonnaise, dans un cloître ayant inspiré Balzac pour son « Curé de Tours ». La jeune création dissipera une fois encore cette réputation présentiste que lui donnèrent sa fougue performative, son pari de l’éphémère et sa passion de l’urgence. Elle rallumera cette année des protocoles mémoriels (le « Maryvonne » de Camille Berthelot, les « Monuments hystériques » de Vanasay Khamphommala), tissera des enquêtes énigmatiques (« La Fabrique des idoles », de Théodore Olivier, « Vie et mort d’un chien traduit du danois par Niels Nielsen », de Jean Bechetoille, et le « Suzette Project » de Laurane Pardoen). Elle fera quelques offrandes aux ancêtres (« Le Journal d’un autre », de Simon Falguières, et les « Women of Troy » du Royal District Theatre), poursuivra des aventures obsolètes en territoire romantique (« L’Éducation sentimentale », de Hugo Mallon, et le « Huitième jour » de la Mob à Sisyphe), projettera des contes fantastiques (« Maja », de Maud Lefebvre). Tout cela sous l’égide d’une petite sirène « dont l’histoire commence à peine », comme le chante Francis Cabrel, mais dont « l’âme adore nager », comme l’écrit Henri Michaux.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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