23 mars 2020

Resocialiser la politique culturelle

DR

Le sociologue et politiste Vincent Dubois parle de désocialisation quand le traitement de la culture « n’est plus le fait d’associations ou groupements constitués dans l’espace social local » et qu’il est « de moins en moins référé aux préoccupations sociales qui le fondaient à ses débuts (…). Les agents, poursuit Dubois, relégués au rang de profanes à la faveur de l’institutionnalisation de l’action culturelle, les bénévoles, les militants, l’instituteur à la retraite ou l’animateur de quartier sont ceux-là mêmes qui en avaient été à l’origine, en se mobilisant autour de leurs utopies créatrices » (in « Le politique, l’artiste et le gestionnaire »). Il se peut que l’Arc jurassien, en Suisse, nous donne, sur ce point, une salutaire leçon. En effet, le parlement du canton de Berne a décidé (à une majorité inespérée) d’adouber un projet de réseau d’acteurs culturels assez insolite.

Nous en parlons avec conviction et quelque embarras – ayant été impliqué dans la généalogie de cette idée (lire Réseau ARS, étude stratégique sur le site www.erz.be.ch). Le projet nommé ARS (rebaptisé, depuis, fOrum culture) consiste en la délégation partielle de leviers stratégiques de l’évolution culturelle (création, action culturelle, éducation artistique, formation continue, mutualisation logistique, etc.) à des acteurs fédérés au sein du fOrum interjurassien de la Culture ; cette constellation hétéroclite intègre des professionnels, des semi-professionnels, des amateurs, des militants et des bénévoles ; quelques lieux significatifs et d’autres espaces beaucoup plus modestes. La modestie est, ici, vue comme un atout (« Small is beautiful » écrivait Ernst Friedrich Schumacher). De fait, le « petit » est le lieu privilégié de l’invention, du risque artistique – car moins tyrannisé par les exigences « audimatiques » ; il est aussi intéressant du point de vue de « la demande » tant il assure souvent une hospitalité non guindée.

Ce choix d’irriguer le territoire et la population en profondeur au lieu d’ambitionner, d’abord, prestige et rayonnement contredit ces politiques culturelles qui se confondent avec des plans com’ ou s’assujettissent à la promotion économique. Force est de reconnaître que l’actuel creusement de la division sociale du travail a pour conséquence la professionnalisation de quelques-uns sans égard pour l’émulation de tous. Or, si la culture est ce halo symbolique dans lequel une communauté mire sa réalité ou projette son avenir, il importe  de défendre la possibilité pour une région comme le Jura bernois et la Bienne francophone de jouir de la créativité d’un maximum de ses acteurs.

Ce « contre-modèle » n’est pas une fantaisie produite ex nihilo ni une best practice importée ; il charrie au contraire la mémoire de ces monts et vallées qui couvèrent un idéal autogestionnaire au temps de la fameuse Fédération jurassienne ; il rejoint, en outre, la sociabilité actuelle de nombreux musiciens indépendants. Evoquons d’abord les racines libertaires : interrogeant les raisons de l’apparition de l’anarchisme dans le Jura et le Jura bernois, Jean Préposiet (in « Histoire de l’anarchisme ») propose une analogie entre pratique horlogère (à l’époque du travail à domicile) et pratique artistique : « les travailleurs de l’horlogerie, du fait de leur autonomie personnelle, dans l’exercice d’un travail beaucoup plus proche de l’activité artistique que de la production industrielle mécanisée, n’acceptaient d’entrer dans une organisation plus vaste; « qu’à la condition expresse qu’elle garantisse leur autonomie, autrement dit qu’elle soit basée sur le principe fédératif ».» Hantant les lieux, Bakounine s’irritera même « de la patience, de l’opiniâtreté que (ces placides ouvriers) apportaient à construire des coopératives, tenir des comptabilités et distribuer des pommes de terre… » (Gérald Suberville, « Les Montagnes du Jura dernier bastion de l’Internationale » in Daniel Guérin, « Ni dieu ni maître. Anthologie historique du mouvement anarchiste »). S’agissant de pratiques voisines et plus contemporaines, mentionnons l’éthique punk de la responsabilité et de la débrouillardise souvent désignée par l’acronyme anglais DIY (Do it yourself !).

Ce réseau forumCulture (https://www.forumculture.ch/) ébrèche les théories hégémoniques de la gouvernance en reconnaissant la légitimité de ce souverain particulier : la société civile culturelle organisée. A ceux qui hausseront les épaules considérant qu’il s’agit là de l’élucubration d’une région ne vivant pas la complexité des grands centres urbains, nous rétorquerons que c’est bien mal connaître le formidable écheveau d’entités politiques nées des nombreuses convulsions de la Question jurassienne. A ceux qui se gausseront de cette logique libertaire ou punk appuyée sur fonds public, nous rappellerons que cet argent provient de l’activité sociale et que, par ce modèle, il est appelé à y retourner sans le filtre des appréciations administratives mais suivant la délibération informée d’un collectif concret – une forme plus directe ou « resocialisée » de la démocratie, en somme.

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathieu Menghini

La vengeance de la louve

La récente parution de « La Chasse aux loups » aux éditions Classiques Garnier est un événement éditorial. En effet, on croyait perdu ce roman de Louise Michel initialement publié en feuilletons, en 1891. Fille naturelle d’un châtelain voltairien de la Haute-Marne, être tout d’oblations profanes, pédagogue en avance sur son temps,
29 avril 2020

Improvisation sur le Vent

Les commentateurs du dernier film d’animation du Japonais Hayao Miyazaki s’accordent à lui reconnaître deux influences. La première, limpide, figure dans le titre même de l’œuvre : « Le Vent se lève » – titre qui reprend un très beau vers (« Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre
20 mars 2020

Se produire

Dans le cadre d’une série intitulée Around the world réalisée en 1955 pour la télévision britannique, Orson Welles se rend à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Là, il gagne la rue de Seine et franchit le seuil d’une curieuse « Akademia », celle de Raymond Duncan (le frère de la
19 mars 2020

Tutoiement de l’ombre

Percussion, sable, lumière, cuivre, cordes et corps. Tels sont les éléments de l’univers de la récente création de Maud Blandel. Dans ce mélange résistant ou ductile, chaleureux ou tempéré, organique ou friable se noue une cosmogonie essentielle, l’aurore et le crépuscule d’un monde traversé d’exultations et d’exténuations. Tout est tension
27 janvier 2020

Fin du moi

Par l’origine de leurs fonds, les théâtres publics se doivent d’entretenir le patrimoine, d’interroger les évolutions du sentiment d’appartenance au sein d’une communauté (suivant des modalités diverses et, pourquoi pas, critiques ou postmodernes). Il convient de même qu’ils appuient les risques pris par la recherche – ces productions transgressant les
24 janvier 2020