9 mars 2020

Retour à la Nature

Vessel
Damien Jalet | Kohei Nawa
(c) Yoshikazu Inoue

Imaginé à la Villa Kujoyama de Kyoto — l’équivalent nippon de la Villa Médicis — en 2015, le ballet du chorégraphe belge Damien Jalet et du plasticien japonais Kohei Nawa arrive au Théâtre National de Chaillot pour une série de représentations.

C’est dans une obscurité totale, d’où émerge très lentement une sorte de grand îlot blanc, que résonnent les premières notes de la partition de Marihiko Hara et Ryûichi Sakamoto. Dans ce noir si profond qu’on le dirait peint par Soulages des corps, entrelacés, presque nus et pourtant pas sexualisés, glissent, s’agitent, tentent d’atteindre une source bouillonnante au cœur du vaisseau blanc, éternel combat du vivant contre l’obscurité qui tente de l’avaler. « Vessel » est furieusement organique dans sa façon de lier les corps aux éléments qui l’entourent, qui l’enveloppent. Des corps nous ne verrons, justement, que les corps. Jamais, ou si peu, les têtes ou les visages des interprètes. Car si le spectacle de Jalet et Nawa s’attache au vivant, il s’agit d’entendre le vivant dans son acceptation la plus large : non pas l’humain, mais tout ce qui vit. Ce vaisseau central, bouillonnant en son cœur, apparaît à ce titre vivant lui aussi, rompant ainsi avec toute tentation d’interprétation anthropocentrique en faisant du corps humain ni plus ni moins qu’une variation du vivant parmi tant d’autres.

Damien Jalet, prodige du grand écart entre avant-garde et pop culture — il a collaboré avec Marina Abramović et est intervenu sur plusieurs tableaux de la tournée actuelle de Madonna — s’est associé à l’artiste peu connu du grand public mais reconnu par ses pairs Kohei Nawa — dont on a pu voir l’installation « Throne » sous la Pyramide du Louvre en 2018 — avec qui il partage une fascination pour le rite. Rite ancestral de connexion à la Nature pour les interprètes désexualisés dont le point culminant apparaît alors que, une fois l’îlot enfin atteint, les corps restants entrent en fusion avec la matière en se recouvrant de katakuriko, variante asiatique de la fécule de pomme de terre, qui jaillit du centre de l’îlot ainsi que la lave d’un volcan.

On pourrait dire ainsi que « Vessel » repose sur un réseau d’oppositions hyper esthétiques : dichotomie noir/blanc, organique/minéral, solide/liquide, sans jamais céder à la facilité et sans jamais racoler pour mieux séduire son public. Sans aucun doute un des plus grands spectacles de cette fin de saison.

I/O n°117

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