23 janvier 2020

Rétrofiction

De quoi hier sera fait
Barbara Métais-Chastanier | Marie Lamachère
© Arthur Crestani

S’il faut reconnaître quelques amateurs de science-fiction actuels au théâtre (Raffier, Soublin, Bazin…), « De quoi hier sera fait », écrit par Barbara Métais-Chastanier et mis en scène par Marie Lamachère, déploie un récit des événements futurs qui s’applique étonnamment à ne jamais emprunter les codes du genre.

En effet, il n’est pas question de formaliser le futur, lorsque le texte parle presque exclusivement du présent : Métais-Chastanier et Lamachère (qui se partagent la conception) détournent quasiment les codes du théâtre documentaire pour servir l’anticipation. Peut-être à juste titre : l’effondrement est déjà en cours, pas besoin d’un trop de fiction pour le raconter. Même le régime dramatique devient un interlude pour autre chose : la mise en scène n’en déguise aucunement l’intérêt subsidiaire. Car « De quoi hier sera fait » est un spectacle par et pour le récit, si direct et transparent qu’il frôle parfois le didactique : les sept personnages (dont l’aspect multiculturel est très rabâché) racontent, glosent et ergotent en fait autour du zeitgeist : solastalgie (ou éco-anxiété), violence cis et privilèges, collapsologie et survivalisme… Sous couvert de rétrospective, la fable des temps futurs est un prétexte à peine détouré par les deux artistes pour y déporter leurs réflexions sur le présent.

Bien que celles-ci soient extrêmement pertinentes et nécessaires, le spectacle rate pourtant sa cible. On se doute qu’en projetant une utopie en 2047 (dernier segment du spectacle) — ou plutôt une « eutopie », c’est-à-dire un lieu qui a vaincu le ravage du capitalisme, parce qu’il aurait combattu et vaincu lesdits « Maîtres et Possesseurs » — les deux autrices cherchent à repeupler l’imaginaire de la lutte… Sauf que l’interminable narration sur l’état actuel du monde, plateau nu, aura insidieusement masqué l’intérêt politique du happy end même à l’œil le plus janséniste, de sorte que l’harmonie sociale, en outre ébauchée à traits trop rapides, devient plus ou moins inaudible. Au fond, si le texte et la mise en scène oublient un peu d’être généreux (avec leur propos ; avec le public), c’est peut-être parce que « De quoi hier sera fait », en s’émancipant du genre science-fictionnel, s’est surtout trop déconnecté du théâtre — et de ses forces imaginatives.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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