19 mars 2020

Se produire

Around the world / Raymond Duncan
DR

Dans le cadre d’une série intitulée Around the world réalisée en 1955 pour la télévision britannique, Orson Welles se rend à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Là, il gagne la rue de Seine et franchit le seuil d’une curieuse « Akademia », celle de Raymond Duncan (le frère de la fameuse chorégraphe). L’endroit et son propriétaire paraissent d’un autre temps sans que l’on puisse dire exactement s’ils évoquent une époque antique ou, au contraire, les prémices d’une utopie encore à venir… C’est dans un accoutrement fruste – chemise grossière et ample écharpe de lin – que Duncan reçoit le prestigieux cinéaste. Leur conversation nous apprend que le maître des lieux conçoit ses sandales lui-même et fabrique ses vêtements. Mieux, il a construit son métier à tisser ! « Dans ce monde pourri, où les gens ne voient que les vêtements et (…) jamais l’homme, explique-t-il, je m’engage à m’habiller pour que l’on voie l’homme malgré les vêtements.» 

Peu à peu, la philosophie de Duncan – qu’il appelle « actionalisme » – se précise : « fabriquer soi-même tout ce dont on a besoin et ne pas avoir besoin de ce que l’on ne peut pas fabriquer. » L’Américain d’origine écossaise ne se juge pas supérieur au commun et concède volontiers que l’objectif qu’il s’est fixé est inatteignable dans l’absolu ; qu’à cela ne tienne, il repousse avec ténacité et méthode les obstacles qu’il trouve sur son chemin. Suivant ses principes et sans renier l’aspect ludique du défi qu’ils représentent, notre hôte polyvalent a appris à sculpter des statues et des bas-reliefs ; en taillant la pierre, Duncan indique non seulement avoir découvert les potentialités du ciseau et du marteau, mais également appréhendé plus sensiblement la matière et affiné « un peu ses muscles, ses doigts, son goût et son jugement ». Les mains ainsi désengourdies, il étudie la gravure et la composition – histoire d’imprimer les livres que ses méditations lui inspirent. Est-il besoin de préciser qu’il conçoit et fabrique lui-même les caractères qu’il aligne sous sa presse en chêne ? Une entorse, toutefois : il achète son papier ; or, acheter quelque chose, pour Duncan, est « une façon polie de la voler ; la valeur d’une chose n’[étant] pas de la posséder, mais de la fabriquer. » Curieux phénomène que cet actionaliste s’évertuant à penser le travail comme « accomplissement » au beau milieu du XXe siècle. Car depuis plus de deux millénaires, une autre logique étreint le monde occidental. Chez les Grecs, le travail était considéré comme une nécessité vitale, mais jugé sans faveur – les activités valorisées étant, par excellence, l’action politique et la philosophie. Aristote, en particulier, faisait de la division du travail le reflet de différences naturelles entre les individus qui auraient prédestiné ceux-ci à telle ou telle tâche. Le Stagirite allait jusqu’à comparer les esclaves à des instruments animés.

Choquée par l’idée même d’esclavage, la pensée contemporaine a mobilisé d’autres arguments pour entretenir et développer la répartition technique des fonctions. Elle a vanté notamment l’accroissement de la productivité économique qu’elle favorise ; à en croire ses tenants, la parcellisation constitue la condition d’une production diversifiée et de la satisfaction de besoins variés. On est invité dès lors à subdiviser chaque métier en autant de métiers qu’il comporte d’opérations à effectuer. S’ensuit le conditionnement du travailleur dans un seul registre d’activité et, vraisemblablement, une appréhension moins complexe du réel. De fait, si l’habitude accroît la dextérité pour chacune des étapes du procès, la spécialisation a pour contrepartie l’incapacité à exercer ledit métier dans toute sa diversité et, partant, une perte d’habileté. Adam Smith ajoutait l’argument de la nocivité d’une division poussée du travail pour la santé de ses rouages humains. Ces considérations nous conduisent à ajouter à la condition de rationalité apposée à l’organisation du travail celle de son exigence éthique. Comment légitimer – entre êtres égaux en droit – une division pérenne entre labeur intellectuel et manuel, entre commandement et exécution ?

« L’indépendance est la chose la plus formidable du monde » glisse Duncan devant un Welles conquis. « Le but n’est pas de faire de l’argent ou de produire, mais de se construire en travaillant (…). Les gens ne sont pas ce qu’ils croient, conclut-il, ils sont ce qu’ils font (…). » A nous de repenser, à la suite de cet original, l’équation entre nécessité et plein épanouissement des capacités humaines pour que l’aliénation ne soit plus la réponse que la société oppose aux besoins des Hommes et que chacun, à l’image de l’artiste, « se produise » dans la liberté.

Pour visionner, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=j9mH-q7ps4g

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

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