14 février 2020

L’envers du monde cherche sa fenêtre

Shell Shock
Magali Mougel | Hélène Gay
(c) Delphine Perrin

Pour sa nouvelle création, la compagnie Loba, dirigée par Annabelle Sergent, s’est attaquée à une question à la fois actuelle et immémoriale : « À quoi rêvent les enfants en temps de guerre ? » « Shell Shock », commande de la compagnie à l’auteure Magali Mougel, constitue la seconde partie du diptyque (indépendante de la première, la pièce « Waynak », actuellement en tournée) consacré à ce thème ardu. En résulte un spectacle ambitieux, encore fragile par endroits, qui pose tout à la fois la question de la représentation de l’indicible et de la transmission de l’expérience de la violence. « Shell Shock » plonge ainsi le spectateur dans l’intimité mentale de Rebecca (Annabelle Sergent), photoreporter de guerre à son retour d’Irak, qui retrouve son confort et sa petite fille Samaraa. Très vite, on comprend que l’expérience de ce reportage n’a pas été comme les autres et a provoqué chez la jeune femme le fameux shell shock, terme désignant le trauma vécu à l’origine par les soldats rescapés de la Première Guerre mondiale. À la manière d’un stream of consciousness qui n’est pas sans rappeler l’écriture de Virginia Woolf, Mougel reconstruit avec force et talent les allers-retours entre le présent et le passé, la superposition de l’expérience de guerre et sa litanie (le mot « Bagdad », qu’il n’est plus possible de prononcer) et le décalage de celle-ci avec la vie des « vivants ». La mise en scène d’Hélène Gay, sobre, au plus proche du texte, tente alors de rendre avec le plus de précision possible ces variations d’humeur, le désarroi du personnage de Rebecca, qui oscille entre le souvenir impossible de « là-bas » et sa vie d’Occidentale protégée « ici ». On s’interrogera pourtant sur la possibilité réelle de transmettre cette expérience de guerre par le langage : l’auteure fait le choix d’une langue franche et descriptive qui intègre la poésie au vécu même de la violence ; pourtant, le moment où elle semble toucher au plus juste n’est pas la description du bombardement et du massacre, qui, on aurait de la peine à l’expliquer, a des difficultés à trouver son incarnation réelle dans le corps et la voix d’Annabelle Sergent. Non, là où Mougel effleure une vérité sur l’expérience de guerre, celle qui nous parviendrait de manière indiscutable, c’est précisément lorsqu’elle parle de ce qu’elle semble connaître (au sens d’expérience vécue) : l’irruption de la beauté salvatrice, ici sous la forme d’une jument qui parcourt les rues de la ville irakienne détruite. Là, cet « envers du monde qui cherche une fenêtre » émerge enfin, dans la justesse de la scène, et nous sommes pleinement, avec Rebecca, dans les rues d’un Bagdad tout à la fois ville et métaphore.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Noémie Regnaut

Vers « Des châteaux qui brûlent »

En ces temps d’un Covid qui s’éternise, les artistes ne cessent de trouver des moyens pour maintenir le contact avec les spectateurs, sans qui l’idée même d’art vivant s’étiole. La metteure en scène Anne-Laure Liégeois a donc organisé un temps d’ouverture public au TCI, à la suite d’une résidence avec
12 décembre 2020

« Fuir ! là-bas fuir »

En réponse à l’épidémie actuelle de Covid-19, pandémie des temps modernes, et à l’invitation du festival « Plaine d’artistes » initié par La Villette, Anne-Laure Liégeois a conçu un projet né au cœur du confinement, interrogeant cette situation d’enfermement par son corollaire immédiat, la fuite. En habituée de la collaboration avec des
7 août 2020

La caméra flâneuse de Philippe Pujol

Nous sommes au cœur du quartier de la Belle-de Mai à Marseille, et comme le dit l’un des personnage du documentaire « Péril sur la ville », « l’un des quartiers les plus pauvres de France et d’Europe », punchline qui ne ferait pas rougir un journaliste d’Envoyé Spécial. Pourtant,
28 juin 2020

L’art du saut

Relisant des ouvrages majeurs de Kafka comme « La Colonie pénitentiaire », les « Journaux », « L’Amérique», la philosophe Marie-José Mondzain livre dans « K comme Kolonie – Kafka et la décolonisation de l’imaginaire », aux éditions La Fabrique, un essai politique sous forme de balade, convoquant tout à
16 mai 2020

Anne Monfort : le théâtre « entre » (les gens, la politique, la littérature, la vie)

Anne Monfort est metteuse en scène et directrice de la compagnie day-for-night, fondée en 2000. Depuis plusieurs années, elle se consacre notamment à la mise en scène d’auteurs contemporains, qu’il s’agisse de romanciers (Mathieu Riboulet, Lydie Salvayre…), de dramaturges ( Magali Mougel, Thibaut Fayner…) ou d’historiens. Le confinement, et l’arrêt
30 avril 2020