20 janvier 2020

Solo enragé

Fils de chien
Bertrand de Roffignac
Christophe  Raynaud de Lage

« Fils de chien » : au-delà de l’insulte, l’expression prend une tournure littérale dans le solo déjanté porté par le théâtre de la Suspension. Bertrand de Roffignac exhume le texte éponyme de Vladmir Slepian, auteur de la seconde moitié du xxe siècle, dont la seule postérité notable fut une discussion à son sujet dans « Mille plateaux », de Deleuze et Guattari. Mort de faim à Saint-Germain-des-Prés, l’écrivain y imaginait sa transformation en canidé dans cette chienne de vie qui ne voulait pas de lui. Bertrand de Roffignac s’éloigne de la lettre, tout en conservant la rage du texte, en créant le personnage de Canis de Canistris : dans un monde en lambeaux, il se fait chien enragé, chien mouillé, chien affamé, et aboie avec un sourire de loup à la face de notre société. L’ancien propriétaire du « chien », un Monsieur Loyal inquiétant, nous raconte l’histoire de cet homme hybride, qui pour sa survie n’hésite pas à manger sa mère, prisonnier des chaînes alimentaires, reconduisant ainsi le complexe d’Œdipe dans d’autres gouffres, déchiquetant au passage les tabous anthropophages. Manger ou être mangé ? Poussés par l’instinct de survie, nous sommes capables d’accepter bien des compromis…

La longue silhouette du comédien, seul en scène, se plie, se tord, se répand et se dépense dans un bassin symbolisant la montée des eaux d’un monde plongé dans la tourmente. Il incarne l’aristocrate déchu et les différents personnages qu’il croise, passant de l’un à l’autre avec virtuosité, les suggérant d’un accessoire, d’un mouvement ou d’une inflexion de voix. Humour mordant, énergie jouissive, la pièce (déchiquetée !) est servie par des lumières précises et un travail sonore qui créent les hors-champ et les différentes atmosphères, et soutiennent un rythme haletant pour un public aux abois.

Dans cette plongée hallucinée, parfois sans queue ni tête, où il faut accepter de se perdre, le délire exalte la joie du théâtre, de ses artifices et de ses différentes ressources, dans une esthétique grand-guignolesque. Haut-le-cœur ou coup de cœur ? Cynique par endroits, « Fils de chien »ne se complaît pas dans la violence sans distance, et s’avoue de façon permanente comme spectacle.

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

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