27 janvier 2020

Tutoiement de l’ombre

Diverti Menti
Maud Blandel
DR

Percussion, sable, lumière, cuivre, cordes et corps. Tels sont les éléments de l’univers de la récente création de Maud Blandel. Dans ce mélange résistant ou ductile, chaleureux ou tempéré, organique ou friable se noue une cosmogonie essentielle, l’aurore et le crépuscule d’un monde traversé d’exultations et d’exténuations. Tout est tension dans ce Diverti Menti inspiré par le génie mozartien. Entre l’espièglerie
résolue et une sobriété dense, entre les variations circulaires de la chorégraphie et l’inflexible écoulement d’une douche de sable, entre le mouvement, sa mémoire aveugle et la mesure du temps qu’un monticule croissant indique. Tandis que piano, tuba et guitare couvent la partition, celle-ci sourd de l’enveloppe même de la danseuse – la clôture du regard avivant sa résonance intérieure. Fugacement, les paumes
ajoutent des croches à la composition, des tapotements de pieds en appuient l’intensité douce ; le bras élance le corps, le guide avec autorité mais sans violence. Tout est humilité dans cette heure volée à l’incessant : la réorchestration du Divertimento K. 136, certain prodrome sans déploiement de la musique, la place de l’interprète Maya Masse souvent située dans l’espace même dévolu aux solistes de Contrechamps, l’ombre au-devant de la danse qui vient un instant lécher le gradin. Jamais le lyrisme ne quitte la mesure, le ludisme sa forme, la liberté sa structure. L’ellipse qui se dessine au sol confirme une centration trouble – toute d’allégresse brûlante, de brillante gravité. L’intercession retenue de la chorégraphie architecture les sons, suggère des sentiments divers allant de la joie à la douce résignation, les croisant parfois. Mozart semble ici subjuguer Spinoza et Pascal : célébrant le corps et l’esprit, d’un côté ; pointant l’inexorable, de l’autre. Condition de la virtuosité, le temps se révèle in fine indifférente à elle. A la fin de l’heur(e), une modeste éminence de cendre dit la victoire de l’Ennui, la vanité du divertir. Ce rien de la scène redevenue tranquille est toutefois trahi par le souvenir de ce qui fut. Paupières closes à son tour, le regardeur fervent se remémore le surgissement de la Beauté, son empreinte invisible. Et tenace pourtant.

Mathieu Menghini

Mathieu Menghini

Historien, anciennement directeur du Centre culturel neuchâtelois, du Théâtre du Crochetan et du Théâtre Forum Meyrin, conseiller de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia, membre du jury fédéral du théâtre, chroniqueur dans Les Matinales d’Espace 2, Mathieu Menghini a conçu et organisé les festivals Poétiser la cité (2002) et Poétiser Monthey (2003), imaginé l’élargissement du festival Scènes valaisannes à l’ensemble du Valais, coécrit le concert poétique et visuel La Scène révoltée (2012) et assumé la dramaturgie de la production 1918.CH (2018) – vaste fresque revenant sur le plus grand mouvement social qu’a connu la Suisse moderne.
Aujourd’hui engagé par la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), il est chargé d’enseignements en histoire et pratiques de l’agir et de l'action culturels et titulaire de plusieurs mandats dans le domaine des politiques publiques de la culture. Il œuvre également à Paris au sein du Programme des artistes intervenant en milieu scolaire qui associe les Beaux-Arts, les Conservatoires nationaux d’art dramatique, de musique et de danse, les Écoles nationales des Arts Décoratifs, des métiers de l’image et du son.
Il est par ailleurs conseiller dramaturgique de Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national et chroniqueur pour le quotidien romand Le Courrier.

I/O n°117

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